Sylvain Maestraggi : "La mise en page a fait exister mes images"

Marseille - fragments d'une ville du photographe Sylvain Maestraggi est une aventure initiatique au coeur d'une ville complexe et énigmatique. Le livre, qui vient de paraitre aux éditions L'Astrée rugueuse, a été financé en partie grâce à un projet de crowdfunding sur la plate-forme Kiss Kiss Bank Bank. Sylvain Maestraggi s'exprime sur sa vision de l'auto-édition. 

Photographie.com : Comment cet ouvrage s'inscrit-il dans votre carrière et dans votre univers photographique ?

Ma pratique de la photographie n'a jamais été séparée de mon goût pour les autres formes d'art, en particulier le cinéma. D'autre part, je n'ai jamais accordé d'importance dans mon travail à une image en particulier. Je ne crois pas non plus que la notion d'image m'intéresse, si on entend l'image au sens de l'iconographie. Pour moi, il s'agit plutôt de rendre compte d'une expérience, de préserver à la photographie une forme de subjectivité qui est celle de la vision. Le livre me permet donc d'effectuer un montage de mes photographies, comme on monterait les plans d'un film, et de rester fidèle à l'expérience de la prise de vue : une promenade, un moment de vie, l'observation du monde autour de soi, toujours plus vaste que soi. Mon livre sur Marseille est donc la concrétisation de cette approche. Si j'ai attendu plusieurs années pour le réaliser, c'est d'une part que j'ai besoin d'un certain recul avec mes photographies pour pouvoir les considérer comme un tout, puisque je suis toujours en train de photographier. D'autre part, c'est la rencontre avec Florine Synoradzki, graphiste qui collabore à la confection du livre, qui m'a permis de sauter le pas. Nous avons d'ailleurs un second projet de livre en préparation.

Photographie.com : Quelle est l'identité de cet ouvrage ?

Marseille, fragments d'une ville est l'aboutissement de plusieurs années de prise de vue. Non que cette durée soit préméditée. Il ne s'agit pas de présenter une évolution strictement chronologique de la ville. Ce qui fait la particularité de ce projet pour moi, c'est que mon rapport à la photographie a évolué au cours de toutes ces années. Et comme cela peut arriver dans ces cas-là, je me sens à la fois dans un rapport de distance et de fidélité par rapport à certaines images qui ont plus de dix ans. On peut dire que le livre s'inscrit dans la tradition de la street photography américaine, pourtant je ne me suis véritablement intéressé à ces photographes que récemment.

Le livre se présente comme une promenade. Florine et moi avons apporté un soin particulier à l'enchaînement des photographies pour prendre le lecteur par la main et l'emmener à travers Marseille, lui montrer différents aspects de cette ville que j'aime énormément, l'envers du décor peut-être. Marseille est soumise depuis vingt ans à des transformations très volontaristes. L'image que je donne de la ville ne correspond pas sans doute à celle que l'on nous promet pour l'avenir.

© Sylvain Maestraggi

Photographie.com : Pourquoi avoir fait appel à la plate-forme de crowdfunding KKBB ? Avez-vous essayé de contacter des maisons d'édition classiques ?

Le choix du crowdfunding est en fait celui de l'auto-édition. Le travail réalisé avec Florine Synoradzki est un véritable travail d'édition. La sélection des images a coïncidé immédiatement avec l'élaboration d'une maquette. C'est la mise en page qui a fait exister les images, qui les a révélées à mes yeux. Je pense qu'il m'aurait été impossible de présenter un quelconque projet à un éditeur sans m'affronter à ce travail au préalable. D'une part cela m'a permis de réfléchir sur ma pratique de la photographie, d'autre part, en tant qu'artiste, si j'ose dire, je ne pouvais dissocier l'étape de l'édition de la celle de la création. C'est un tout.

Nous avons eu la grande surprise de constater que la collecte fonctionnait bien. Nous ne savions pas du tout si cela pouvait marcher, il y avait juste le désir brûlant de réaliser ce livre et la trouille de ne pas y arriver ! Maintenant les choses sont en très bonne voie. Nous avons réalisé que nous avions un réseau solide autour de nous et que les photos plaisaient, ce qui nous a encouragés. Je considère que cette collecte est un tremplin, je ne pense pas y faire appel une seconde fois. Pas dans l'immédiat.

© Sylvain Maestraggi

Photographie.com : Quel regard portez-vous sur l'aventure de l'auto-édition ? 

La photographie et l'édition photographique entrent dans une phase très particulière aujourd'hui. Il n'y a jamais eu autant de photographes sans doute et l'auto-édition se développe beaucoup (à tel point que Quentin Bajac, nouveau conservateur photo du MoMA, entend ouvrir un département spécial dans la bibliothèque du musée). Les éditeurs s'inquiètent pourtant du manque de lecteurs. C'est un secteur très spécialisé. Les coûts de fabrications sont importants. Les auteurs doivent parfois contribuer au financement de leur livre. Quelle différence alors entre auto-édition et édition ? Cela soulève beaucoup de questions. Organiser des assises du livre de photographies serait intéressant. Je ne pense pas que l'on puisse se lancer dans l'édition d'un livre de photographies si l'on s'intéresse uniquement à la photographie et pas à l'édition (diffusion et distribution incluses). C'est un lourd travail que je n'aurais pu réaliser seul. Pour ma part, j'aime partager les savoir-faire, mais je recherche aussi une certaine indépendance.

Sachez également que je viens de me voir attribuer la bourse Brouillon d'un rêve Images pour l'édition d'un autre livre de photographies intitulé Waldersbach. Une exposition des photos de Waldersbach est prévue en décembre 2013 au Goethe Institut de Paris. Je suis toujours à la recherche d'un éditeur pour ce projet, qui sera auto-édité si je ne trouve personne. Jean-Christophe Bailly en a écrit la préface.

Propos recueillis par Roxana Traista

5/07/2013

© Sylvain Maestraggi