Lancé l'année dernière et comptant déjà plus de 70 000 utilisateurs dans plus de 160 pays, Tactilize est la nouvelle star des start-up numériques. Premier réseau social d'applications pour iPad, Tactilize s'adresse à tous les créateurs de "contenu de qualité", et promet une visibilité aussi importante que celle offerte par Instagram, Tumblr ou Twitter. Mais ce qui rend Tactilize vraiment révolutionnaire, c'est la volonté de permettre à ses photographes, musiciens et autres créateurs de monétiser leur contenu ; pour la première fois, la santé économique d'un réseau social passe par celle de ses utilisateurs. Nicolas Voisin, fondateur et directeur de Tactilize, explique pourquoi le numérique pourrait redevenir logique.

Nicolas Voisin (c) Bruno Fert
Photographie.com : Vous êtes bloggeur, vous avez fondé plusieurs sites dont OWNI et aaliens.com. Comment l'idée de créer un réseau social d'applications pour iPad est elle née ?
Nous avons d'abord créé une agence, 22Mars, de façon à pouvoir comprendre les problématiques des autres professionnels ; nous avons ensuite décidé de mettre nos mains dans le cambouis et de créer notre propre média, le site d'information OWNI (qui a reçu, à deux reprises, le prix mondial de l'excellence en journalisme). Ce parcours nous a montré qu'il fallait donner des outils technologiques accessibles aux créateurs - qu'ils soient photographes, musiciens, journalistes, etc - pour pouvoir publier directement sur la seule plate-forme sur laquelle l'acte d'achat est aujourd'hui l'usage, c'est à dire l'App Store d'Apple.
Dans 98% des cas, un internaute qui est sur un site de e-commerce, ne va rien acheter ; dans un cas sur deux, un mobinaute qui a un appareil sous Android ne va même pas acheter dans le store.
La particularité des utilisateurs Apple, c'est que quand on leur présente un produit gratuit ou payant, jusqu'à 50% d'entre eux vont se jeter sur le projet payant. Pourquoi ? Parce que la carte bleue est déjà enregistrée (450 millions de CB !), et parce qu'ils ont confiance dans l'écosystème Apple (ce qui fait que le panier moyen d'un utilisateur français d'iPad est de l'ordre de 15-18 euros, suivant les estimations).

Photographie.com : Parlez-nous de Tactilize. Quelles sont les principales caractéristiques de cette nouvelle plate-forme ?
Avant l'arrivée de Tactilize, réaliser des contenus distribués dans l'App Store restait compliqué. Je dis compliqué parce que faire une application prend du temps, coûte beaucoup d'argent (on parle de plusieurs dizaines de milliers d'euros) et surtout parce que la validation d'Apple prend en moyenne six à neuf jours. Dans un monde qui va vite, ce genre de délai est inacceptable.
Nous avons donc décidé de créer une solution technologique qui permet à tout le monde de publier du contenu pour et depuis l'iPad. Initialement, nous avions pensé à vendre notre produit, et quand on l'a présenté à des acteurs de la Silicon Valley en juin dernier ils nous ont dit : "c'est énorme, c'est un Twitter visuel, restez gratuits, prenez une petite commission sur les ventes que font vos utilisateurs !" On est donc non seulement a publishing tool pour l'iPad et l'iPad Mini (et peut être bientôt pour un nouvel iPhone ou l'AppleTV, ou pour les autres tablettes, etc), mais nous allons être aussi un lieu de destination. Tactilize n'est finalement pas très différent d'un magazine ou d'un réseau social sur lequel vous pouvez suivre et inviter vos amis, partager ou suivre des contenus selon les thématiques et les catégories proposées.
Le contenu est conçu pour la tablette : vous pouvez positionner des zones et des hotspots qui rendent votre image vraiment interactive ; ces Cards que l'on crée depuis l'ordinateur pour l'iPad ou depuis l'iPad pour l'iPad sont aussi disponibles sur tout ordinateur. Les écrans Tactilize - vous en faites autant que vous voulez - sont disponibles sur internet, sur Twitter, sur Facebook, ou via un URL dédié référencée par Google News. Tout comme Instagram permet de projeter des photos partout depuis un mobile, on souhaite que Tactilize projette ces contenus partout, depuis une tablette.
Photographie.com : Tactilize se veut très facile à utiliser…
Si vous allez sur tactilize.com, vous trouverez une petite video de démonstration, et vous verrez que c'est très simple. Vous cliquez, vous mettez une zone vidéo, vous choisissez n'importe quelle vidéo que vous avez déjà mise sur Youtube ou Facebook ; toutes les photos que vous avez stockées dans le cloud ou ailleurs sont déjà connectées… Nous allons bientôt intégrer les outils musique (Spotify, Deezer, etc).
Photographie.com : Parmi les 60 000 utilisateurs de Tactilize, les photographes représentent une catégorie importante.
Nous avons effectivement environ 450 photographes professionnels, dont une vingtaine de renom international (dont Steve McCurry, pour ne donner qu'un exemple). En deux clics, vous pouvez mettre toutes vos photos (qu'elles soient stockées sur Dropbox, Flickr, Facebook, Instagram, Gmail, ou sur votre disque) dans Tactilize. Il faut ensuite les prendre et les assembler : Tactilize est un lieu d'édition, il ne s'agit pas d'agréger.
Autre typologie d'utilisateurs, les gens qui sont dans le small business : des petits groupes de musique, les personnes qui font des bijoux, des applications, ou de la prestation de proximité (puisque nous sommes présents dans 160 pays, nous avons des personnes qui font de la pub de proximité au Cambodge ou au Mexique, etc). L'idée est de permettre à tous ces créatifs d'avoir une vitrine intelligente, un lieu où, de manière riche et illimitée, ils peuvent présenter non seulement leur projets mais aussi le récit de ce projet.

Photographie.com : Plus qu'une plate-forme de partage de contenus, Tactilize vise à aider ses créateurs à vendre leurs produits.
Tactilize est un outil de publication et de consommation de produits. Pour l'instant, tout est gratuit pour nos utilisateurs et pour nos créateurs. Maintenant que l'audience devient solide (nous avons lancé Tactilize avant Noël, et nous sommes passés de 5000 à 70 000 personnes en quatre semaines), nous allons introduire petit à petit des outils qui nous permettent d'accompagner la vente.
Nous avons également une éditrice en chef qui accompagne les utilisateurs, et nous leur proposons des workshops gratuits afin qu'ils puissent améliorer leur contenu.
Photographie.com : L'internet a compliqué la vie de nombreux professionnels de l'image, en introduisant la logique du "tout gratuit".
Pourquoi on pense que Tactilize est une vraie réponse à ça ? Le seul endroit où les internautes achètent facilement c'est chez Apple. Ceux qui ont un iPad dépensent déjà plus de 15 euros par mois. Le contenu de l'iPad, contrairement à celui d'un ordinateur, n'est pas consommé au bureau dans l'open space, mais depuis son canapé, en fin de la journée. C'est à ce moment-là qu'on télécharge le plus de musique, de films, c'est ce qu'on appelle le "temps long" de la consommation.
Si ce que vous avez à vendre est visuellement beau et facilement racontable, l'App Store est le meilleur endroit pour le vendre, à condition de bien le vendre, à un prix qui est une fraction d'une place de cinéma par exemple. Quand un photographe vend 50 ou 60 pages de photos, à disons 2,89 euros, à des dizaines de milliers de personnes au lieu de l'avoir vendu à un prix unitaire plus élevé mais à un media qui distribue une fraction de cette collection de photos, le numérique redevient logique.
Qu'est ce qui est acheté aujourd'hui ? Ce sont des médias, des films, de la musique, des livres et des applications. Notre boulot à nous c'est d'éditorialiser pour que le contenu que vous voyez en tant qu'utilisateur soit une très belle expérience.
Photographie.com : Les investisseurs semblent assez séduits par le projet. Vous avez récemment réalisé une levée d'un million de dollars. Quel est le modèle économique de Tactilize ?
Dans le board de Tactilize, nous avons certains des plus grands patrons du numérique, des actionnaires internationaux de Moyen Orient, de Suisse, d'Océanie. Nous avons levé des fonds pour être capables d'aller à l'autonomie et d'avoir un produit totalement satisfaisant et une audience importante. Nous avons aujourd'hui les moyens pour avancer, pour améliorer encore le produit. Nous allons proposer assez rapidement aux utilisateurs de promouvoir leur produits, pour qu'on les trouve facilement dans les cartes partagés, dans les catégories, etc. C'est une brique supplémentaire que nous avons rajoutée lorsque nous avons découvert qu'il y avait une abondance extraordinaire de créateurs sur Tactilize (20% des utilisateurs, comparé à 2% sur internet).
Mais notre modèle consiste notamment à prendre 10% de commission sur les ventes in-app. Si vous voulez vendre votre maison, votre voiture ou votre chien, et que vous mettez un lien vers Amazon, PayPal ou autres, ce n'est pas notre business, ni celui d'Apple. Mais si vous voulez vendre votre produit en passant directement par Apple, donc sans utiliser la carte bleue, nous prenons les 10% de commission.
Photographie.com : Vous venez de vous installer à San Francisco. Comment cette décision s'inscrit-elle dans votre stratégie ?
Quand on a créé la boite, on a voulu que l'ensemble du contenu et des utilisateurs soit d'abord américain. Nous avons rendu ensuite l'application accessible dans tous les pays : 30% de nos utilisateurs sont Chinois, Indiens et d'Asie et des pays comme le Mexique, le Brésil explosent aujourd'hui. Quatre semaines après le dé-zonage de Tactilize, on était dans le top 10 des applications dans plus de 51 pays ! On accepte toutes les langues du monde - vous pouvez écrire en mandarin, russe, etc - mais notre interface est toujours en anglais pour essayer de fédérer toutes ces énergies.
Photographie.com : Tout semble marcher très bien pour vous. Que peut-on vous souhaiter ?
Que ça continue ! Il faut qu'on soit capable de continuer à attirer des gens qui font des contenus de qualité, qu'ils soient satisfaits des outils qu'on met à leur disposition, et que cette audience soit très mainstream. On parle beaucoup avec Apple, qui est très sensible à l'arrivée de Tactilize, et l'un des gros enjeux c'est que Apple recommande Tactilize. On le saura assez rapidement ! On est une petite équipe, mais on essaie d'être très pragmatique, et on essaie surtout de faire en sorte que la qualité de l'échange que l'on a avec nos utilisateurs soit extraordinaire.
Propos recueillis par Roxana Traista
30/01/2013
