Trois questions à Isabelle Chapuis, lauréate de la Bourse du Talent Mode

Oscillant entre l'art et la mode, Isabelle Chapuis exerce le métier de photographe indépendante depuis plusieurs années, et collabore avec des magazines tels que Citizen K, Paulette ou M le magazine du Monde. Lauréate du Prix Picto de la jeune photographie de mode en 2010, elle vient de remporter la Bourse du Talent Mode avec sa série Barbapapa. Interview.


Photographie.com
: Quelle est la genèse du travail présenté dans le cadre de la 52e Bourse du Talent ?

Comme pour la plupart de mes travaux, la fascination pour une matière se trouve à l'origine de celui-ci. Lorsqu'une matière me transporte, commencent des expérimentations plastiques et ludiques, d'où découle une narration. Je cherche alors le modèle qui viendra magnifier l'idée et la faire vivre, et qui me surprendra au-delà de ce que j'ai pu envisager.

Au départ, je pensais que cette idée de barbe à papa serait seulement l'occasion d'une prise de vues avec mes deux petits frères de neuf et dix ans. Ils se sont prêtés au jeu, m'ont fait plein de suggestions, et de jolies images en sont sorties. J'ai alors réalisé le potentiel de cette matière, et j'ai souhaité emmener cette série plus loin.

Dès ce moment, j'ai entamé un long casting, aidée par deux amies institutrices qui m'ont permis de rencontrer leur élèves. Je cherchais un petit garçon d'origine africaine, et j'ai eu un réel coup de coeur pour l’un de leurs élèves, Axel Malonga. Âgé de dix ans tout juste, il n'avait jamais fait de photo.

Lorsqu'une matière me transporte, commencent des expérimentations plastiques et ludiques, d'où découle une narration

J'ai reçu d'emblée un accueil chaleureux de ses parents, auxquels j'ai exposé mon projet, avant de prendre en photo ce petit garçon pour la première fois, chez lui. J'ai alors vu un petit garçon d'une photogénie évidente. Dans son corps d'enfant, il possède une maturité surprenante.

Ce qui s'est confirmé sur la prise de vues : Axel a bluffé toute l'équipe ! Je n'ai jamais photographié d'adulte ayant une telle patience et autant de force de concentration.

Aussi, la confiance de ses parents m'a permis de mener à bien ce projet, ce dont je leur suis très reconnaissante.

La série s'est faite en deux temps. À l'issue de la première journée, j'ai trouvé que les volumes en barbe à papa étaient un peu timides. (J'avais pourtant loué de grosses machines professionnelles, mais cette matière éphémère est très difficile à mettre en forme !) Par conséquent, j'ai souhaité poursuivre cette prise de vues, deux mois après, avec des volumes plus généreux, de manière à dérouler un fil narratif plus marqué.

Photographie.com : Quel est le rôle des matières dans votre travail ? 

Avec le recul, je me rends compte que je me tourne souvent vers des matières "chrysalides", à la fois légères et filandreuses, susceptibles de posséder une dimension organique. Pour d'autres séries, j'ai travaillé avec des collants couleur chair, des pigments, de la laine mèche, du givre, du coton, etc.

Dans cette série, j'aime le contact à la fois doux et gluant que la barbe à papa évoque.

J'ai approché Barbapapa avec la même exigence visuelle qu'une série de mode féminine. Pour ce faire, je cherchais chez un enfant une beauté froide, qui ne soit pas enfantine. J'avais envie de jouer et mettre en scène une matière qui évoque inévitablement l'enfance tout en en détournant les codes.

J'avais envie de jouer et mettre en scène une matière qui évoque inévitablement l'enfance tout en en détournant les codes

Dans le stylisme, on retrouve des références au mouvement rockabilly. C'est un rockeur décalé, il porte une banane en barbe à papa avec le plus grand sérieux et la nonchalance de tout rockeur qui se respecte !

Photographie.com : Que représente pour vous la Bourse du Talent ? 

La Bourse du Talent soutient et accompagne les photographes émergents. Sa force réside dans ses jurys, et dans l'exposition à la Bibliothèque nationale de France. Cette exposition est une véritable opportunité qui offre une belle visibilité dans un lieu prestigieux. Chaque année, les lauréats y sont superbement présentés.

Il est gratifiant de voir son travail sélectionné par un jury composé de professionnels de l'image, parmi d'autres dossiers de qualité. En 2010, j'ai remporté le Prix Picto de la jeune photographie de mode : un point de départ qui a eu beaucoup d'importance. Cela m'avait permis de me donner confiance en moi, de me sentir légitime dans ma peau de photographe. J'ai accédé à une visibilité auparavant inexistante puisque je montrais mon travail de mode pour la première fois. Par la suite, une exposition au Royal Monceau, des parutions dans des magazines tels que Citizen K, Paulette Magazine et M le Magazine du Monde m'ont amenée à rencontrer l'agence LN'B qui me représente désormais. Aujourd'hui, la Bourse du Talent Mode représente une nouvelle étape et m'insuffle davantage de confiance pour affirmer toujours plus mes choix artistiques. Ce nouveau prix m'ouvrira certainement à de nouveaux horizons que je n'imagine pas encore et que j’ai hâte de vivre !

Voici les personnes qui ont participé à cette aventure et que je remercie :

    • Stylisme: Julie Nivert
    • Création des volumes en barbe à papa: Jonathan Dadoun (coiffeur) et Alexandra Konwinski (créatrice)
    • Maquillage: Jabe et Mélanie Sergeff
    • Assistant photographe: Alexis Pichot et Laurence Bourdais
    • Au LaBal studio à Montreuil, en lumière du jour.
    • Sans oublier Carla Coste, qui a réalisé une très belle vidéo.

Propos recueillis par Roxana Traista

22/10/2012

© Isabelle Chapuis