Nous sommes de plus en plus nombreux à aimer passionnément l’oeuvre de Carolle Benitah mais malheureusement encore trop peu à la connaître. C’est la première exposition de Carolle Benitah, à Paris que présente la Galerie Esther Woerdehoff du 4 octobre au 3 novembre. C’est donc une œuvre singulière et confidentielle à laquelle s’intéresse déjà un certain nombre de collectionneurs prestigieux dont la Bibliothèque Nationale qui vient d’acquérir récemment l’album par lequel tout a commencé et que Carolle Benitah décompose aujourd’hui sous forme de tirages.

© Carolle Benitah, la cage dorée, courtesy Galerie Esther Woerdehoff
Carolle Benitah est une artiste française, née et grandie au Maroc : « J’ai commencé à m’intéresser à mes photographies de famille lorsqu’en feuilletant l’album de mon enfance, je me suis retrouvée submergée par une émotion dont je n’arrivais pas à déterminer l’origine. Ces photographies, prises il y a quarante ans et dont je ne me souvenais ni du moment de la prise de vue ni de ce qui avait suivi ou précédé cet instant, réveillaient en moi une angoisse de quelque chose de familier et totalement inconnu à la fois, une sorte d’étrangeté inquiétante dont parle Freud ». Les photos - souvenirs de Carolle Benitah sortent de son propre album de famille dont l’iconographie banale et désuète est caractéristique des années soixante. On y perçoit une chorégraphie familiale, aisément reconnaissable, où s’affiche le bonheur d’être une famille unie. Carolle Benitah détourne le scénario initial, réinterprète un passé révolu mais encore douloureux. Outillée de fil et d’aiguille, elle travaille au scalpel les cicatrices, les frustrations, les inflammations de l’enfant qu’elle fut et qui paraît sur chaque image, centrée ou décentrée.

© Carolle Benitah, jeunesse dorée, courtesy Galerie Esther Woerdehoff
« Ces moments fixés sur du papier me représentent, parlent de moi, de ma famille et disent des choses sur la question de l’identité, de ma place dans le monde, mon histoire familiale et ses secrets, les peurs qui m’ont construite et tout ce qui me constitue aujourd’hui. » . « Comment « ça » parle ? » dirait-on en psychanalyse. Grâce à la broderie, à même le tirage, qui raconte une autre histoire, le versant noir de la banalité, fait le plus souvent de peurs, de secrets et de drames. Carolle Benitah brode des perles de verre, des fils de soie. Ils ou elles sont rouges comme le mauvais sang ou noirs comme la colère. Ils dessinent des vagues d’émotions, des pleurs interminables, inconsolables, des invasions de cafards… Ils envahissent et rendent vivante l’image… Carolle Benitah fut autrefois styliste. Elle en gardé la préciosité du geste, la délicatesse, l’élégance des formes que lui inspirent les séismes intérieurs. « C’est un travail sur l’émotion » dit-elle. L’ensemble, où la beauté se marie à la douleur, suscite la fascination du spectateur probablement embarqué sur les propres traces de son inconscient ou séduit par tant de sortilèges. La séduction du métier est part entière de l’éducation à la « féminité » car les jeunes filles de bonne famille, en ce temps-là, ont tout le temps les mains occupées à broder, ça les empêche de dire ou de faire des bêtises. Les femmes n’ont pas toujours eu que le privilège de se taire. À sa façon discrète mais subversive, Carolle Benitah voit ce travail comme un processus de (re)construction de soi, de guérison : « Ce travail lent et précis est la métaphore d’une fabrique minutieuse de soi et du temps qui passe ».

© Carolle Benitah, la vague, courtesy Galerie Esther Woerdehoff
On peut y voir aussi le dévoilement souriant mais grinçant d’un enfermement des femmes, autrement dit une approche aussi frontale que séduisante de ce qu’il faut bien encore appeler un tabou. Sur ce sujet, Carolle Benitah dit des choses que personne n’a jamais encore dites, ce qui fait tout le prix de son travail. L’exposition de la galerie Esther Woerderhoff ouvre encore en présentant les premières œuvres de « l’adolescence », autrement dit la suite de « l’enfance ». Le noir et blanc cède la place à la couleur douce des photographies d’amateurs des années quatre vingt. Le récit prend de nouvelles apparences. Entre les tirages se glissent des livres magiques, ficelés pour mieux taire leurs secrets et gardés sous cloche, des napperons obsédés ou bonimenteurs, des maisons étant étouffées sous le poids du fil de soie rouge. L’imagination de l’artiste est sans limite. Elle crée des rhizomes qui deviennent une jungle éclairée par les mille et une nuits. Cela s’appelle un charme.
Martine Ravache