AUX RACINES DU PHOTOJOURNALISME
CLÉMENCE DE LIMBURG : LAURÉATE DE LA BOURSE DU TALENT #37
Le 19 mai 2009 s’est tenue la 37e Bourse du Talent. Elle rassemblait, comme d’usage, le travail de 12 jeunes photographes. Un jury s’est réuni afin de départager le gagnant de cet évènement. Les cinq professionnels qui constituent ce jury sont Gilles Favier (DA Festival Images Singulières ), Frédérique Founès (Signatures), Lucille Lagier (Atelier de Visu), Yan Morvan (photographe) et Pascal Philippe (Courrier International).
La discussion fut riche d’échanges et de propositions. Les avis se sont confrontés, les subjectivités se sont rencontrées, toujours sous l’autorité du professionnalisme de chacun. Vaste notion que le reportage dans un monde en constante ébullition. De nombreuses questions ont été soulevées. Parmi l’une d’elles figure la notion d’empathie ; suivant les mots du photographe Yan Morvan « il est essentiel de sortir de l’émotion » afin d’illustrer et de transmettre. Comment se place le photoreporter face au sujet photographié ? Comment peut-il témoigner tout en prenant garde à ne pas se laisser submerger par sa partialité et ses sentiments propres? Où se situent les limites de la distance à intégrer à sa démarche lorsqu’il s’agit de s’exprimer à travers le medium photographique ? Le recul nécessaire peut-être facilité par la présence d’un tiers. Près de 90% des photoreporters accompagnent des associations humanitaires lors de leurs missions. Le travail auprès des ONG par les professionnels a été abordé. Les organisations humanitaires sont un soutien pour les photographes, elles leurs permettent une base graphique et un gage de « qualité » mais interrogent la démarche d’investigation et de recherche. Tant de réflexions illustrées lors de la délibération demeurent des interrogations récurrentes quant à la philosophie et l’éthique d’une profession.
La richesse et la diversité des travaux des 12 sélectionnés n’ont rendu que plus ardue la désignation de celui qui bénéficiera de ce tremplin dans le monde de la photo. Après plusieurs heures de délibérations, les votes se sont rejoints autour du travail de Clémence de Limburg et sa série « Escape »

Cependant, tous les reportages suscitèrent l’intérêt des membres du jury. Parmi ces reportages quatre séries furent moins évidentes à départager. L’évaluation portait tant sur la forme que sur le sujet, son traitement et l’intérêt personnel suscité chez les professionnels présents. Sous divers angles, de multiples particularités propres à chacun se sont dégagées.
A été évoqué l’importance de travailler en France, de ne pas être contraint de parcourir le monde afin de couvrir une actualité brûlante et de trouver la « matière sociale ». Le travail de Jérémie Souteyrat « Correspondances Garde de l’Est (Kaboul-Paris à 14 ans) » a été remarqué en ce sens, du fait de son actualité et de sa manière d’exploiter le sujet, proche de l’intime et de l’extrême précarité dans laquelle vivent les migrants afghans clandestins. Ce thème engage alors un choix politique… Mais, malgré tous les discours prônant l’objectivité suprême du journaliste, celui-ci n’est-il pas, avant toutes choses, porteur d’un message politique ? Ce sujet couvre la France et offre une editing très large, lorsque la situation géopolitique internationale rend toujours plus imperméables les frontières.
Philippe Conti très remarqué également a travaillé dans un hôpital en Jordanie. Le jury l’a encensé, y voyant l’œil « d’un grand photographe, des prises de vue modernes dignes des pages de Life à la belle époque ». Cette série « Fragments » offre des images esthétiques, un sujet « choc » mais pudique érigé par l’engagement dans une actualité brûlante.
Catalina Martin Chico, pour sa part, est parvenue à retracer une réelle sensibilité, mêlant la beauté plastique et la dureté des conditions de vie des femmes yéménites. À travers « Beyond the veil » « on éprouve la justesse dans ce qui a été saisi ».
Le sujet jugé le plus abouti fut pourtant celui de Clémence de Limburg, « Escape ». Il retrace le parcours d’une jeune femme appartenant à la communauté Juive ultra-orthodoxe de Satmar, qu’elle tente de quitter avec sa fille. La démarche journalistique est récompensée du fait de sa véritable intégration auprès de cette famille. Le ton n’est pas consensuel et l’écriture du reportage très lisible. Les images, telles des séquences cinématographiques se suivent mais ne se ressemblent pas. Une cohérence dans la narration ainsi que la justesse et l’esthétisme des images démarquent la qualité de ce travail, sa tenue et sa violence.
Clémence de Limburg est parvenue à exprimer la banalité familiale au sein d’un contexte difficile. Intime sans être voyeur, comme un journal intime illustré d’images de vie, « Escape » est efficace, mordant et révèle la poésie subtile des tragédies ancestrales.
Elsa Palito |