"Une race dans la race vietnamienne engendrée par la présence américaine au Vietnam, et dont les deux côtés se rejettent aujourd'hui encore la responsabilité. Nous sommes devenus un groupe distinct mais sans cohésion : un résultat de ce fameux melting-pot égaré en Asie du sud-est."
Les Amérasiens sont les enfants métis (Con Lai) nés de la guerre du Vietnam (1965-1975). Au Vietnam, ils sont plus connus sous le nom de "Bui Doi" (Poussière de vie). Beaucoup ont été abandonnés par leur père américain.
La vie est dure pour ces "Bui Doi", qui vivent en tant que parias au sein de la société vietnamienne. Les mères qui ont décidé de garder leur enfant ont souvent été reconnues, par leurs compatriotes, comme des prostituées, et ont vécu dans la honte.
Les enfants nés de GI's noirs souffrent encore plus. Leur héritage afro-américain leur apporte davantage la haine et le rejet de la part des Vietnamiens. Les Amérasiens nourrissent le rêve utopique de quitter le Vietnam pour émigrer aux États-Unis, et retrouver ce père qu'ils idéalisent, bien qu'aucun ne connaisse, en fait, l'héritage esclavagiste dont a été victime le peuple noir américain.
Le programme de rapatriement de l'O.D.P., (Orderly Departure Program), démarré dès 1989, aide les Amérasiens à entrer aux États-Unis. À Ho Chi Minh Ville, le centre de transite pour Amérasiens, situé à Dam Sen, accueille les candidats au départ, ainsi que leur famille, pour les interviewer. L'attente est longue (parfois jusqu'à deux ans), et l'acceptation n'est pas garantie. Une fois acceptés, ils vont au camp de réfugiés de Passay, aux Philippines, où des O.N.G.s les aident à trouver une famille sponsor aux U.S.A. Après quelques mois d'attente, armés d'un anglais rudimentaire et d'un très grand espoir, ils s'envolent pour les États-Unis.
Mais, pour chaque Amérasien que l'O.D.P. accepte, beaucoup d'autres sont refusés. Depuis ces cinq dernières années, la sélection s'est faite de plus en plus discriminatoire. Sans l'apport de preuves matérielles irréfutables quant à un lien génétique avec un citoyen américain, Le rejet est certain. Certaines familles se voient séparées en deux lorsque l'O.D.P. n'accepte que l'enfant amérasien et refuse le reste de la famille. Ceux qui sont refusés retournent à leur vie misérable d'autrefois, leurs rêves brisés.
Les Amérasiens souffrent de manques affectifs profonds. L'absence de la figure paternelle, des conditions de vie précaires, voir extrêmes, entraînent parfois de graves séquelles. Le terme "Bui Doi" qui leur est affublé est une terrible injure. Les Amérasiens ne sont que trop connus pour errer dans les rues en gangs, et terroriser les Vietnamiens, ce qui leur vaut d'être vus comme des graines de violence. Ils se démarquent par leur "look", qui se veut être américain car, en fait, tous cultivent une certaine image du rêve américain. On peut également observer bon nombre de tatouages et cicatrices sur les corps de certains.

Plus chanceux sont ceux qui ont encore leur mère et, qui sont incorporés dans la cellule familiale de celle-ci. Considérés comme enfant à part entière, ils en tirent une plus grande stabilité et, parfois la chance de connaître leur père grâce aux vagues souvenirs de leur mère, ou à travers quelques vieilles photos. Ces photos deviennent alors comme de précieux talismans dont ils en sont très fiers. Elles donnent à ce père américain, trop souvent inconnu, un visage. Et à eux, une dignité à leur identité brimée.
Pour les mères, c'est le souvenir d'un jeune soldat américain leur promettant l'amour et la sécurité ; un amour trop difficile à tenir dans ces temps de guerre. Nulles d'ailleurs ne se souviennent de lui plus que son prénom, ou une adresse dépassée. Est-il mort ou vivant, à ce jour ? Une fois arrivé aux États-Unis, l'enfant n'a souvent qu'une seule idée : rechercher ce père idolâtré. La réalité est toute autre. Seulement 2 % d'entre eux ont pu retrouver leur père. Et, parfois, celui-ci les a rejetés.

Plusieurs mois après la levée de l'embargo économique sur le Vietnam, et la reprise des relations diplomatiques entre les deux belligérants d'autrefois, la question amérasienne reste un problème épineux. Le nombre exact d'Amérasiens au Vietnam est méconnu à ce jour, car impossible à évaluer faute de registres. Entre 5 000 et 10 000. Ils sont les véritables perdants d'une guerre que ni les Américains ni les Vietnamiens n'ont pu gagner.