Depuis deux ans je photographie le monde de l'enfance et plus précisément le développement primaire de l'enfant de 4 a 7 ans dans sa relation avec l'espace et avec son corps. Ma vision s’attache tout particulièrement aux premières expérimentations de l'enfant avec le monde, a travers ses sens, à la recherche de son identité. Je m'interroge sur la place du rêve et le temps laissé aux enfants d'aujourd'hui pour se connaître face a 1a vitesse, à la performance et au malheur.

J'ai photographié les enfants dans des sociétés occidentales où ils évoluent dans un cadre plus ou moins privilégié. L'enfant que je photographie est en immersion avec les éléments, il est totalement dans son jeu, dans son élan, coupé de la réalité qui l'entoure. Il est en suspens, sur un fil. J'ai la sensation qu'il a une grande mission à accomplir.
Sa relation avec l'environnement est immédiate et sans relais entre lui et l'autre. Mon appareil photo est invisible, c'est comme un petit fantôme discret qui enregistre son intimité. J'utilise le flou pour exprimer cette quête d'identité de l'enfant qui vit l'instant à cent pour cent sans se préoccuper du passé ni du futur. Je sens qu'il est relié aux autres intuitivement en tant qu'entité unique en perpétuel renouvellement. Mes images s'inscrivent dans un format carré correspondant à me vision Les visages sont presque inexistants, on les devine simplement grâce aux différentes nuances de gris et au piqué de la photographie Aussi j'attache un soin tout particulier aux différentes étapes après la prise de vue.
Aujourd'hui je désire poursuivre ma quête, en parcourant d'autres pays et en regardant comment l’enfant trouve son identité sensorielle dans un environnement confronté à l’histoire et à la perte. Le Cambodge est à mes yeux un des pays qui a le plus souffert, en vivant l'horreur extrême Il est aujourd'hui complètement détruit et doit trouver un nouveau souffle après des années de souffrance Comment vivre pour tous ces enfants avec le poids de la mémoire et ses traces quotidiennes des massacres ?

Face à cette question sans réponse, je souhaite confronter mon regard photographique aux gestes d'enfants qui se construisent dans un environnement en reconstruction. Je désire travailler au coeur même des réalités cambodgiennes:
à l'hôpital Calmette de Phnom Penh, dans des écoles de danse, de cirque ...
Parallèlement je souhaite donner le moyen aux enfants que je rencontre de faire eux mêmes des polaroids .
Prendre une photographie c'est se mettre en rapport avec le temps et la mémoire, cette expérience peut être l’occasion pour eux de faire un premier pas sur le chemin du " travail de mémoire ". Voici quelques éléments de réflexion qui soutiennent ma démarche photographique.
J’espère partir au Cambodge grâce à votre soutient ce qui me permettra de continuer mon, travail, puis qui l'enrichira en lui donnant une dimension plus juste et plus universelle. Pour conclure, voici un texte que j'ai écrit et qui accompagnait mes images exposées à la galerie Claude Samuel dans le cadre du " Mois de la Photographie " à Paris en novembre 1998, ainsi qu' à Paris Photo au carrousel du Louvre

" Pourquoi regardes-tu ces milliers d’étoiles et à quoi joues-tu ?
Près des étoiles, pour voler plus haut, plus loin. La maîtresse m'a mis du scotch sur la bouche. Les autres ont dit : Bien fait. T 'avais qu'à pas parler.
Je pleure sous mes draps pour que le monde ne m'entende pas.
Dis moi, à quoi joues-tu et pourquoi regardes-tu ces milliers d'étoiles ?
Est-ce très long la vie ?
Quand j'étais petit, j'étais sage Demain je vais lancer des graines, je les regarderai pousser au milieu du jardin ...
La terre est ronde comme un ballon et tourne.
Dis moi, a quoi joues-tu ? C'est mon jardin secret, je continue d aller sans savoir où. Si tu veux, tu peux jouer avec moi. Y a plein de larmes qui viennent de tes yeux Moi dans mon verre j'avais 6 ans, pour être plus grand Je l'ai mis à l'envers... il y a du sable, on peut aller chercher de l'eau, on va faire un château ?
On fait pas un gâteau; on fait un château. "

Laurence Leblanc