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Il
faut se rendre à l'évidence : l'histoire d'amour entre la
photographie et le taxi parisien est déjà une histoire ancienne.
Voyez ces photos des grands boulevards ou des Champs-Elysées du
début du XXe siècle. Plus guère de chevaux, les cochers
de fiacres ont été remplacés par les chauffeurs de
voitures à taximètres. Et comme les fiacres d'Edward Steichen
à New York, les taxis à Paris sont partout, on peut même
dire qu'on ne voit qu'eux, reconnaissables de face à leur compteur
en lanterne, ou de dos à leur plaque G : G2, G3, G7, selon la compagnie.
A cette époque réputée belle, une femme qui n'a pas
de bonne est domestique chez les autres, petits ou grands bourgeois. Il
en va de même pour l'automobile : les riches ont voiture et chauffeur,
les autres prennent le taxi ou le conduisent. Très vite, le taxi
est vite devenu populaire, comme son chauffeur. Car on n'est pas domestique
le temps d'une course, et si, avec son poste de conduite extérieur
le landaunet ressemble à une voiture de maître, on finit
par faire route ensemble. Et au besoin on s'arrange. Le taxi primitif
baisse-t-il sa capote arrière, c'est plus pour empiler les bagages
que pour jouer les cabriolets. Sur les 1500 taxis réquisitionnés
en août 1914 pour faire barrage aux troupes du Kaiser, il y avait
1200 Renault AG1 construits sur ce modèle à géométrie
variable. On apprendra au passage que pour héroïque que fût
l'équipée, la course a été dûment payée,
au plein tarif de 40 centimes le kilomètre (le taximètre
après-tout, a été inventé pour ça),
et qu'en fait de Marne on s'est arrêté du côté
de Claye-Souilly et de Livry-Gargan. Qu'importe, les taxis ont eu leur
bataille. Ils auront même au retour des généraux et
des princes pour chauffeurs, émigrés de Moscou et de Saint-Pétersbourg.
Au volant des tacots noirs les Russes blancs apprendront le plan de Paris
et serviront de modèles aux Tovaritch du théâtre de
boulevard.
Faut-il une guerre pour rendre les taxis photogéniques ? Si les
voitures roulent moins pendant l'occupation, les vélos-taxi carrossés
avec goût et parfois même avec génie intéressent
à leur tour photographes et journaux. L'essence revenue, c'est
la voiture plus que le taxi lui-même qui séduit : la Vedette
de Ford, l'Ariane de Simca, la DS Citroën font plus parler d'elles
au Salon de l'auto que dans la chronique des transports tarifés.
Que les chauffeurs acceptent dans leur corporation de jolies conductrices
ne change pas grand-chose à l'affaire et rares sont les photographes
qui comme Willy Ronis savent trouver leur inspiration dans l'univers parigot
des stations et des gares.
Qui donc, de la photographie ou du taxi s'est passé de l'autre
? A l'image du vêtement qui ne désigne plus sa classe sociale,
le taxi s'est fondu dans le trafic de Paris, voiture parmi les voitures
que rien, à part sa plaque et son voyant ne distingue. C'est que
le taxi a séduit d'autres genres. La littérature lui donne
du mauve, le cinéma policier le fait jouer dans "Mort d'un
témoin" , en yellow cab dans "Taxi Driver" et le"Taxi"
de Besson fait le cascadeur à Marseille. Et sans qu'il soit besoin
de fiction, le chauffeur de taxi devient un personnage enrichi au jour
le jour par son expérience et les petites histoires émouvantes
et dangereuses qui croisent sa route et finissent, devant l'objectif de
Guillaume Collanges, par tisser sa propre histoire.
Au fond, le taxi parisien s'est coulé dans son époque. Moyen
de transport commode s'insinuant dans les couloirs de bus, refuge des
réfractaires du métro, il reste aussi le complice dévoué
et discret des fins de soirées et des petits matins de fêtes.
Epique et populaire dans le noir et blanc de jadis, il prend sa place
de figurant intelligent dans la représentation contemporaine et
publique de la vie privée, comme la saisissent les balades nocturnes
de Flore-Aël Surun, comme Mayumi Matsumoto la récrée
dans ses délires d'auto-fiction. Le taxi est comme chacun, un personnage
de roman, un héros de roman-photo.
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