Le feu SIPA -
Göksin, pourquoi tu te lèves tous les matins avec ce feu dans le ventre ? "

(Question de David Turney à Sipahioglu)

Göksin Sipahioglu (photo Sylvie Huet)

Nul besoin de se référer à l’étymologie de son patronyme : " celui qui fait la guerre à cheval " pour confirmer que Sipahioglu est fougueux, passionné, séducteur, stratège, travailleur hors du commun. " Sa " Sipa et lui, lui et " sa " Sipa, c’est peut-être l’explication au refus qu’il a récemment imposé à Corbis. C’est une vraie bouffée d’air frais qu’il nous a donnée pendant sa conférence de presse, faisant alterner humour et sérieux d’une façon peut-être déroutante pour les non initiés. Exemples :

- " Monsieur Sipahioglu, je débute dans le métier, je voudrais savoir comment je peux montrer mes photos, quelle est la démarche à adopter pour être reçue dans une agence ? "

" D’abord, répond Göksin à la demoiselle, il faut être convaincu d’avoir de bonnes images, mais je ne vous vois pas, je ne sais pas si vous êtes grande, jolie… "

La jeune fille se lève au fond de la salle.

Ah mais je peux vous dire " Pas de problème ! " Venez quand vous voulez ! Avec votre physique, jamais aucun problème ! "

Plus sérieusement, les conseils au jeune photojournaliste tombent comme un couperet : " Il faut aimer l’info, être curieux, avoir le sens critique, vouloir d’abord devenir bon journaliste. Après peut-être on devient photographe (…) N’importe qui peut faire des photos. "

- " Monsieur Sipahioglu, ce n’est pas toujours facile de faire fonctionner l’agence que je dirige avec 25 personnes (Stock Images, ndlr). Comment faites-vous ? Vous avez un second ? "

" Pas un second, beaucoup de seconds ! Tout le monde est mon second, même le gardien peut diriger l’agence, je sais qu’il étudie l’informatique pendant ses vacances. Quant à la réceptionniste, elle veut faire du photojournalisme ! (…) Mon bras droit et gauche, c’est Michel Portiche (…) Si le " Monsieur " qui est là-haut m’appelle, je sais que l’agence continuera sans moi. "

John Morris :

" Que pensez-vous de journaux comme The Economist, qui ne créditent pas les photographes ? "

" Je suis prêt à faire n’importe quoi pour que ces questions de crédits soient résolues. Pour ce qui est de l’Economist, c’est un journal où la photographie n’a pas sa place. (…) Je serai toujours aux côtés des Gamma, des Corbis et de tous les autres pour aider les photographes dans ce sens. (…) Il faut que tout le monde signe avec Roger Thérond, les lecteurs aussi. "

David Turnley :

" On a beaucoup parlé jusqu’ici de marchés, de technologie, de rentabilité… Parle-nous de nous, les photographes. Pourquoi tu te lèves tous les matins avec ce feu dans le ventre ? "

" J’ai écrit mon premier article en 1948, sur la façon de lutter contre la tuberculose, parce que j’étais amoureux d’une jeune fille qui était dans un sanatorium. En 50 j’étais toujours amoureux, j’ai écrit mon deuxième article. (…) J’ai fait mon entrée dans le métier avec le basketball, comme rédacteur sportif au quotidien " Istambul Express ". (…)

La seule raison pour laquelle j’accepte de dormir aujourd'hui, c’est que je sais que je vais lire les journaux le lendemain.

Après son entrée à " Istambul Express ", on connaît la carrière de Göksin Sipahioglu. Il fonde en 1957 le quotidien d’informations générales " Yeni Gazete " et devient trois ans plus tard directeur général du quotidien " Vatan ". En 1961, il réussit à pénétrer en Albanie où il fait des photos d’une nation reclue… La liste est longue de ses exploits d’où on retient qu’il est toujours " le premier à ", " le seul à "… Il est sans doute aussi le seul à avoir fondé (en 1969 avec la journaliste Phyllis Springler) son agence, parce qu’on lui avait refusé la diffusion d’un reportage. Nous lui avions posé quelques petites questions en avant-première de Visa.

 

ça commence par un coup de tonnerre : " Le photojournalisme ? Oui il est mort, en France il est mort ! La France n’est plus le berceau du photojournalisme, c’est son cimetière. " Les propos sont bien pesés, ils font allusion à des lois dont la particularité est d’être spécifiquement et rigoureusement françaises. " C’est en France que le droit à l’image a pris de telles proportions, qu’une loi a obligé les agences à établir un bulletin de salaire pour chaque pigiste et à chaque photo vendue, même si la même photo est vendue cent fois ! " Malgré tout ça, " non seulement le photojournalisme a de beaux jours devant lui mais il ne s’est jamais porté aussi bien ". Göksin-Sipa en tous cas ne se plaint pas.

Y a-t-il toujours autant de place pour les reportages dans les magazines ?

Il y a beaucoup plus de journaux dans le monde, beaucoup plus de photographes ; évidemment, on publie ce qui plaît aux gens, un magazine photo n’est pas un livre scolaire ! Mais l’actualité est toujours couverte. Match a consacré 14 pages au tremblement de terre turc dans son numéro du 25 juin.

Le numérique,un fléau ou une aubaine ?

Mais ça c’est un cadeau que Dieu nous a envoyé : le numérique, Bill Gates…

Aujourd'hui on s’attaque à Bill Gates en disant qu’il veut tout avaler, mais il est le premier au monde à avoir compris l’importance des archives. Maintenant on sait que les archives ont une valeur. Et la nouveauté est de les rendre accessibles à tout le monde, particuliers y compris.

Dans très peu de temps, avec les boîtiers devenus abordables, la plupart de nos photographes seront équipés en numérique.

La concurrence va être de plus en plus sévère ?

Ni plus, ni moins, elle a toujours existé entre les agences.

Pourquoi Sipa se porte-t-elle si bien malgré cette " foutue " législation française?

Mais c’est parce que les gens qui travaillent ici sont liés, comme dans une famille. Que ma porte est toujours ouverte. C’est aussi parce que Sipa possède en propre des archives extraordinaires et que j’ai racheté plusieurs fonds, dont Dalmas… Et par dessus tout c’est mon métier ! Je n’ai pas d’autre chose à faire dans ma vie.

L’exposition que l’on peut voir à la Chapelle Saint-Dominique dans le cadre de Visa couvre vos dix années de photoreportage. Quand avez-vous commencé ?

Moi j’étais d’abord journaliste, rédacteur de sport, rédacteur en chef d’un quotidien du soir. J’ai pris pour la première fois un appareil photo en 56, pour couvrir le Sinaï : un Rolleycord, vendu ensuite en Israël parce que je n’avais pas d’argent pour payer l’hôtel. Ensuite en 57, j’ai créé un journal, " Yeni Gazete ", un quotidien avec plein de photos. Puis le gouvernement, auquel nous faisions opposition, nous a empêchés de travailler.

C’est à partir de 61 que je suis vraiment devenu photoreporter, jusqu’en 70. Depuis l’agence, j’en ai fait très peu.

Vous le regrettez ?

Non, mon plaisir est là, à faire marcher l’agence, les seules fois où je regrette vraiment, c’est quand un photographe me ramène un reportage nul, alors je pense à ce que j’aurais fait, moi, à sa place !

Visa pour l’image fait autorité dans le monde du photojournalisme, voyez-vous des mieux à y apporter ?

Pendant Visa, des milliers de personnes voient des expos, un peu plus chaque année, des choses qu’ils n’auraient jamais imaginées, plus les projections. Les prix instaurés par le festival ont aidé de nombreux photojournalistes à se faire connaître. Jean-François Leroy est seul pour tout faire. Il y a des pays qui n’ont jamais encore été représentés. Il faudrait qu’il puisse travailler avec plusieurs équipes.

Comment avez-vous choisi les photos de votre exposition ?

C’est Jean-François Leroy qui a fait la sélection, moi, j’ai à peine eu mon mot à dire !

par Sylvie Huet

Site Sipa : www.sipa.com

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