Cédric Delsaux : " En France, on pense toujours qu'un photographe de publicité n'est pas capable de grande chose, à part faire de l'argent."

Interview

Est-il facile d'être transfuge de l'art aujourd'hui ? Quelle attitude doit-on adopter quand on vient du monde de la photo publicitaire et on veut se diriger vers un travail d'artiste ? Cédric Delsaux, ancien lauréat de la Bourse du Talent Espace en 2004, est l'un des rares artistes présents à la fois dans les campagnes publicitaires et dans les galeries. Dans cette interview, il s'exprime sur les barrières séparant les deux domaines.  

Photographie.com : Photographe publicitaire et photographe-auteur, vous êtes ce qu'on appelle un "transfuge de l'art". Est-il facile d'inscrire son travail dans plusieurs catégories photographiques ?

C'est une question très compliquée. Avec un peu de recul, je pense que mon point de vue actuel est très différent de ce que j'aurais pu penser il y a deux ans. Il y a aujourd'hui des freins importants : je pense qu'on peut vous en vouloir pour quitter le milieu d'origine. Si on bascule, les gens considèrent que vous ne faites plus partie de la photo publicitaire ; on ne comprend pas qu'on veuille persévérer dans les deux domaines. Moi, j'ai commencé avec la photo publicitaire, mais maintenant c'est le travail personnel qui commence à prendre le pas. Mais je ne vais pas pour autant quitter la publicité : pour vivre, j'ai besoin des deux activités.

 

© Cédric Delsaux

Photographie.com : Pourquoi les photographes de pub sont-ils attirés par le travail d'auteur ? Ont-ils besoin de plus de liberté pour exprimer leurs idées ?

Le problème, c'est que beaucoup de photographes de publicité peuvent se sentir frustrés. On dépend souvent du directeur de campagne qui veut nous imposer ses contraintes, on dépend des clients frileux : les idées ne nous appartiennent pas, et souvent la créativité est annulée.

C'est très complexe : les photographes de pub se sentent dépréciés parce qu'ils ne sont pas présents en galerie, mais la pub leur permet de produire ; si on ne fait que des travaux d'auteur, le côté artistique va être mis en avant, avec des difficultés économiques pour produire. Le juste milieu produit des jalousies : le jugement des autres peut être très dur, ce qui fait que la plupart des photographes vont avoir du mal à être dans les catégories. 

Mais il faut comprendre que les deux milieux sont très durs : il est difficile de percer dans la pub, comme il est difficile de percer dans les galeries. Une certaine forme de compétition, un manque de bienveillance rendent les choses encore plus difficiles : si on a réussi dans un domaine, on n'est pas censé réussir dans l'autre aussi.

Photographie.com : Vous avez néanmoins réussi à percer dans les deux milieux. Comment ?

Après la Bourse du Talent, Didier de Faÿs m'a donné une liste de galeries. J'ai donc contacté une galerie très importante que je ne vais pas nommer, j'ai discuté avec une dame qui m'a dit : "Écoutez jeune homme, votre travail ne m'intéresse pas," et elle m'a raccroché au nez.

Il est évident que sans confiance en soi - et on a souvent besoin du regard des autres, surtout au début - on peut vite se dire "je n'ai pas de place dans les galeries". Je comprends donc que certains artistes arrêtent, même s'ils ont tout le talent qu'il faut. 

Après cette mésaventure, j'ai décidé de ne plus contacter les galeries. J'ai décidé d'attendre, et un jour j'ai été contacté par Philippe Chaume. Je considère que j'ai eu la chance, avoir de la chance est presque aussi important qu'avoir du talent. 

© Cédric Delsaux

Photographie.com : Pourquoi les galeristes sont-ils réticents à exposer les transfuges de la publicité ? 

J'ai l'impression que les galeristes préfèrent souvent des artistes qui sortent de l'école, qui sont "vierges" du point de vue artistique. En France, il reste quand même cette idée qu'un photographe de publicité n'est pas capable de grande chose, à part faire de l'argent. 

Personnellement, la publicité m'a servi d'école. Je n'ai jamais suivi de formation photographique : la pub m'a appris une sorte de grammaire élémentaire. Mais les gens ne comprennent pas : quand on vient de la pub, c'est comme si on avait un boulet autour des pieds.

Photographie.com : Pourtant, la liste des artistes qui ont commencé par la pub et qui sont devenus célèbres parmi les collectionneurs est longue...

Fondamentalement, rien n'a changé, rien ne va changer. Il y a encore aujourd'hui plein d'artistes qui sont passés par la pub et qui ont réussi après. Il suffit de prendre l'exemple d'Irving Penn: son travail de commande a tellement nourri ses séries personnelles qu'on ne fait plus la différence. Tout est possible. Mais malheureusement, le domaine de la pub impose tellement de contraintes aujourd'hui, que les photographes sont obligés de se reporter sur des travaux plus personnels.

Propos recueillis par Roxana Traista

Découvrez le travail de Cédric Delsaux à la galerie Photo Fnac du Forum des Halles. Du 18 janvier au 25 février.

Cédric Delsaux est aussi l'auteur du livre The Dark Lens, paru en 2011 aux Éditions Xavier Barrel