Vu par… Christian Gattinoni

Immobilisme institutionnel, avancée des pensées extrémistes, photographies réduites au rôle de faire-valoir… Christian Gattinoni, enseignant à l’Ecole nationale supérieure de la photographie à Arles et rédacteur en chef de lacritique.org, ne mâche pas ses mots quand il s'exprime sur les pratiques photographiques actuelles. Du scandale lié au Prix Lacoste Elysée aux dernières parutions et expositions photographiques, il nous livre ici ses coups de coeur et coups de gueule.  

 

Des pratiques qui résistent // Ce qui se joue encore aujourd’hui autour des pratiques photographiques doit s’envisager en réaction à de nombreux renoncements sociétaux à une époque où l’image ne peut être qu’un faire valoir, où la culture est menacée par l’idéologie libérale et les avancées d’extrême droite présentes au gouvernement comme dans les partis et factions, où les écoles d’art sont sollicitées pour n’agir que comme des vitrines d’animations culturelles qui doivent copier les modes réflexifs de l’université française.

© Larissa Sansour

J’aimerais donc d’abord saluer ici Sam Stourdzé, conservateur du Musée de l’Elysée de Lausanne: en défendant le travail poétique et politique de l’artiste palestinienne Larissa Sansour il n’a pas hésité à congédier son sponsor Lacoste et à suspendre le Lacoste Elysée Prize qui voulait la censurer. Défense des artistes engagés et résistance aux forces réactionnaires de l’économie libérale sont trop rares aujourd’hui, Sam spécialiste passionné de Chaplin y a certainement pris des leçons de courage, de civisme, et de refus de se plier. Respect absolu.

Dans la médiocrité générale des publications images en français, il faut encore saluer l’intelligence de la revue Else (une production du Musée de l'Elysée) dont les quelques numéros déjà publiés nous ont appris à entrainer notre réflexion dans les marges de la photographie amateur dans ses liens à des pratiques singulières de création. Voilà le genre de recherche qui se mène encore dans quelques écoles d’art loin des ratiocinations universitaires imposées. A lire d’urgence.

Il est de bon ton dans une certaine critique aujourd’hui de cracher sur la dernière exposition de Maurizio Cattelan au Guggenheim de New York, la suspension de l’ensemble de ses œuvres récentes All marquant un tournant qu’il énonce au profit de sa nouvelle folie éditoriale Toilet Paper. Faisant suite à l’édition plus volumineuse de Permanent Food, ces ensembles d’images sans texte aucun sont d’une sensibilité et d’une acuité absolue. L’idée de montage y est portée à sa puissance actuelle la plus extrême. Avec son complice Pierpaolo Ferrari, Cattelan peaufine chaque numéro avec une exigence remarquable. Même pas cher donc indispensable.

Dans le renouveau de Paris Photo on n’a peut être pas assez mis en valeur la publication ayant accompagné les rencontres théoriques mises en place par Chantal Pontbriand autour d’une interrogation sur les Mutations , avec en couverture le génial expérimentateur qu’est Steven Pippin. Cette publication accueillie par Steidl et soutenue par la fondation Luma présente des réflexions de Peter Weibel ou Hal Foster tandis que des créateurs comme Allan Sekula ou Taryn Simon confrontent leur production à l’état idéologique de l’image. Essentiel.

Parmi les monuments que la sarkozie a tenu à garder secrets, La Cité nationale de l’histoire de l'immigration s'est montrée très active. Evelyne Jouanno et Hou Hanru, deux de nos plus importants critiques de toutes les diasporas, y ont monté l’exposition J’ai deux amours. L'exposition regroupe de nombreux artistes importants qui se sont attachés à l’histoire récente de l’émigration. A soutenir absolument comme l’anti-guéant, comme l’anti f-haine. Du côté de l’émergence de la vie et du partage.

Pour finir sur une autre expositionLes filles du calvaire accueillent la première monographie d’importance de Dorothée Smith : ses photographies les plus sensibles, comme Hear us marching up slowly y côtoient l’impressionnante installation c19h 28 02 (Agnès). La preuve qu’un engagement au service d’une cause comme celle de la défense des transgenres peut trouver les formes les plus appropriées, les plus subtilement abouties, pour nous faire partager une beauté menacée. Fragile et bouleversant.

Christian Gattinoni

  

 

© Hélène Boguet, Christian Gattinoni

Christian Gattinoni est enseignant à l’Ecole nationale supérieure de la photographie à Arles, membre de l’Association internationale des critiques d’art, rédacteur en chef de www.lacritique.org, co-auteur avec Rosita Boisseau de l’ouvrage Danse et art contemporain (Nouvelles Editions Scala) et de Danse l’étreinte (Editions Area).