Figures de la disparition | Annabel Aoun Blanco au musée Réattu, Arles

En cette année du 151e anniversaire de son ouverture au public, le musée Réattu célèbre le 50e anniversaire des Rencontres de la photographie avec deux expositions photographiques We were five et Éloigne moi de toi d’Annabel Aoun Blanco. Alors que même les plus férus de photographie qui viennent à Arles durant la période estivale pour les Rencontres et les autres expositions qui éclosent dans la ville peuvent légitimement avoir un sentiment d’indigestion face à une offre pléthorique d’événements, il n’est pas inutile de se demander ce qu’apportent deux expositions supplémentaires dans ce musée dédié aux Beaux-Arts ?

Annabel Aoun Blanco, DÉSVOILÉS, série de 14 images, tirages Fine Art contrecollés sur dibond, caisses américaines en chêne, 60x40 cm chaque, 2016 © Annabel Aoun Blanco

Rappelons tout d’abord le lien historique et intime qui unit le musée Réattu aux Rencontres. C’est en se rendant, en 1961, au Musée d’Art Moderne de New York, (MOMA) pour l’exposition organisée par Edward Steichen « Diogene with a Camera V », que Lucien Clergue découvre qu’outre-atlantique la photographie a déjà sa place dans les musées et que, pour y visiter des expositions de photographie, il est courant de traverser des salles de peintures. De retour à Arles, il convainc son ami Jean Maurice Rouquette, conservateur en chef des musées d’Arles, de donner plus de visibilité aux artistes photographes en montrant leurs travaux. C’est ainsi qu’en 1965, le musée Réattu, qui est déjà tourné vers l’art contemporain, devient le premier musée des Beaux-Arts français à ouvrir une section d’art photographique. La première collection est alimentée grâce aux dons obtenus directement par les deux amis auprès de plusieurs dizaines d’artistes photographes réputés du monde entier qui acceptent d’offrir des tirages. C’est avec le même souci de faire reconnaître la photographie comme une expression artistique à part entière qu’en 1970, Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et l’écrivain Michel Tournier créent les Rencontres internationales de la photographie et c’est tout naturellement le musée Réattu qui accueille les premières expositions. L’enjeu est alors de montrer à un large public que la photographie est un art majeur et que les recherches plastiques des photographes sont dignes de celles des peintres qui les ont précédés. Depuis plus de quinze ans maintenant, le musée conserve la mémoire des Rencontres en recevant des dépôts de la part du festival en fonction des choix des commissaires d’exposition et de la possibilité offerte aux artistes exposés d’offrir des œuvres à l’issue de chaque édition. La collection qui se constitue ainsi reflète la création la plus contemporaine et les nouveaux territoires explorés à travers ce médium couvrant aussi bien l’approche documentaire que celle plasticienne.

Annabel Aoun Blanco, LE CRI, triptyque, tirages Fine Art contrecollés sur dibond, encadrements chêne, 55x45 cm chaque, 2016 © Annabel Aoun Blanco

C’est donc en parfaite continuité avec la philosophie des fondateurs que Daniel Rouvier, actuel directeur du musée Réattu, a proposé à la jeune artiste Annabel Aoun Blanco d’exposer pour la première fois dans une institution muséographique et a assuré le commissariat de cette exposition. Le travail de cette artiste interroge en effet, depuis plusieurs années, le processus de construction des images à travers une démarche plastique originale qui allie photographie et vidéo en explorant la frontière entre ces deux médiums.

Annabel Aoun Blanco, SABLIER, triptyque, tirages Fine Art contrecollés sur dibond blanc, sous diasec, 55x36 cm chaque, 2017 © Annabel Aoun Blanco

Disons-le d’emblée, l’exposition Éloigne moi de toi tranche sur plusieurs points avec les autres expositions visibles à Arles en cet été 2019. D’abord parce que le discours de l’artiste est centré sur la question de la fabrication et de la réception des images ainsi que leur lien avec la mémoire et l’oubli. Ce qui est montré – ou plutôt ce que le visiteur croit voir – ce ne sont pas des images figées mais quelque chose qui va et vient à travers une diversité de propositions qui appellent à l’interaction et interrogent sur ce que l’on croit savoir des images que l’on perçoit. Ensuite, parce que via des dispositifs qui combinent travail plastique sur la matière (plâtre, cendre, charbon, sable, voilage…), images de moulages de visages et leur présentation vidéo, la créatrice renoue avec la dimension expérimentale et exploratoire de la photographie qui a marqué des moments clés de l’histoire de ce médium. Les figures des modèles vivants sont devenues des masques qui à leur tour engendrent des empreintes dont le dévoilement progressif est ensuite photographié et présenté en boucle sous forme vidéo. Cependant nul besoin de saisir la complexité des aspects techniques mis en œuvre car très vite on est absorbé par ce à quoi le regard est confronté : des figures livides et énigmatiques quasi monochromatiques issues de moulages de visages anonymes qui émergent ou disparaissent dans un mouvement qui constitue un cycle de recommencements et répétitions.

Annabel Aoun Blanco, COUPS APRÈS COUPS, série de 4 photographies, tirages Fine Art contrecollés sur dibond noir, 60x40 cm chaque, 2017 © Annabel Aoun Blanco

Un doute nous traverse, s’agit-il d’images de masques mortuaires ou de visages gravés dans la pierre dont les arêtes ont été effacées partiellement par le temps ou bien s’agit-il, au contraire, de visages de vivants figés par la photographie avant leur mort ou plus encore de visages de morts que la photographie ressuscite ? Peu importe en fait car l'essentiel est que cette confrontation nous mette en mouvement. Comment en effet ne pas penser à la pratique des masques mortuaires qui bien avant l’invention de la photographie a constitué pendant des millénaires la dernière image que les vivants conservaient des morts dans l’espoir sans doute de se prémunir ainsi contre leur propre oubli ? Comment ne pas penser non plus au souvenir du visage d’un disparu proche qui, en dépit de nos efforts, s’estompe petit à petit dans notre mémoire ainsi que la singularité de la couleur, du grain et de la texture de sa peau ?
Ce que nous rappellent alors les apparitions subreptices agencées par l’artiste, c’est notre incapacité à nous rappeler précisément des visages de ceux que nous avons aimés et qui ne sont plus là, et plus encore que cela, c’est l’impossibilité même de conserver intact dans notre mémoire ce qu’ils avaient, aussi bien vivant que mort, de si singulier. Toute face de pierre ne finit-elle pas par s’user et par se transformer en étant mouchetée par les signes du temps ? La lumière changeante des heures de la journée ne fait-elle pas surgir l’illusion de vie sur des visages pourtant figés dans le marbre ? Cette ambivalence est également portée par l’intitulé de l’exposition Éloigne moi de toi qui souligne que la distance et la séparation ont partie liée avec le rapport qui s’établit à l’autre. Pour saisir la singularité de l’autre, il faut parfois en éloigner le regard. Pour explorer la mémoire vivante que l'on a de lui, il faut s'éloigner des photographies nécessairement figées qui le concernent. Cette adresse peut se comprendre de plusieurs façons : c’est le souhait que la photographie ne bloque pas nos remémorations des êtres chers à ce qui est figé sur les clichés et que l’on parvienne à penser au-delà de ce que l’on voit mais c’est aussi une formule destinée directement aux êtres aimés dont nous regardons les visages qui nous rappelle que ce que nous savons d’eux ne se limite pas à l’immuabilité de ces portraits.  La photographie, dans sa recherche de la netteté, jette un trouble sur notre mémoire.

Annabel Aoun Blanco, DÉTENDS-TOI, triptyque, tirages Fine Art contrecollés sur dibond blanc, 96,5x56 cm , 104x52 cm , 112,5x48 cm , 2017 © Annabel Aoun Blanco

On observe que les gestes qui construisent le rituel d’apparition et de disparition des images conduisent à leur dépouillement progressif si bien qu’elles finissent par échapper à toute représentation. Car ce que montrent en définitive ces images, c’est le mouvement qui les emporte vers leur inéluctable disparition sous nos yeux et dans notre mémoire. Elles nous poussent à nous questionner sur ce qui symbolise le visage de l’autre dans sa singularité dans le temps où nous l’avons connu mais aussi au regard de l’éternité.
Ce travail recèle une grande puissance émotionnelle. Sa magie tient dans le dialogue intime et parfaitement cohérent entretenu entre le médium, la place du regard dans les actes de remémoration et des questions universelles sur la vie, la mort, l’identité et les signes du temps. Rarement la photographie n’aura aussi bien illustré que tout toujours cesse et pourtant rien ne cesse. Cette œuvre singulière questionne sur ce que l’on croit savoir de la vie, de la mort, sur le passage de l’une à l’autre. Soulignons enfin que cette exposition s’intègre parfaitement dans les bâtiments historiques du musée Réattu et qu’elle est accompagnée d’un catalogue détaillé.
Michel Grenié
25/07/2019

Annabel Aoun Blanco, Éloigne moi de toi au musée Réattu, Arles
Commissariat : Daniel Rouvier, conservateur en chef et directeur du musée Réattu du 27 avril au 29 décembre 2 019