Boris Mikhaïlov, son Ukraine

La Maison européenne de la photographie et la Fondation Pinault proposent deux parcours différents et néanmoins complémentaires de l'œuvre prodigieuse que le photographe ukrainien dédie à son pays.

Ses années de jeunesse, Boris Mikhaïlov les a vécues dans la perspective de devenir ingénieur de l'Union soviétique. Aussitôt réalisé, le rêve s'effondre sur le scandale provoqué par la découverte d'une série de nus de sa femme qui interrompt son début de carrière. Mis à pied,  Mikhaïlov qu'anime une passion pour la photographie défie la censure en participant à des expositions clandestines et en rejoignant des artistes qui, comme lui, n'ont pas l'heur de plaire au régime. Avec sept autres confrères, Evgeniy Pavlov, Jury Rupin, Anatoliy, Makiyenko, Oleg Malyovany, Oleksandr Sitnichenko et Oleksandr Suprun, Mikhaïlov fonde en 1971 le collectif expérimental Vremya qui connaîtra son audience internationale sous son enseigne de  Kharkiv School of Photography.

De la série « Tea, Coffee, Cappuccino », 2000-2010
Tirage chromogène, 25,5 x 80 cm © Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

De la série « Luriki » (Colored Soviet Portrait), 1971-85. Photographie noir et blanc colorisée à la main, 61 x 81 cm © Boris Mikhaïlov. Collection Pinault.
Courtesy Guido Costa Projects, Orlando Photo

Cadrages hors-cadre

Rien de plus fécond qu'un foyer de dissidence : Mikhaïlov  emprunte le modèle en vogue de la série pour fondre son esprit contestataire dans ses préoccupations esthétiques . "Red Series", 1968 - 1975 plaque la couleur rouge sur un pastiche de l'imagerie emphatique de la Révolution socialiste,   quand les "Luriki" recourent à la colorisation d'austères portraits officiels,  contrastant avec la série des "Sots Arts" par laquelle Mikhaïlov donne libre cours à ses inspirations surréalistes.  Politique et plasticien, Mikhaïlov l'est encore dans "Unfinished dissertation" et "Salt Lake" qui donnent de l'Ukraine la caricature subtile et caustique d'un pays brutalement séduit par les valeurs venues de l'Ouest et les mirages de la société de consommation. Polémiste dans l'art, artiste dans l'âme, Mikhaïlov se livre encore au mélange des genres se mettant en scène avec sa propre femme  pour monter  "Crimean Snobbism" et "I am not", successions de saynètes drolatiques et caustiques. Sur le même ton du second degré, le photographe se risque aux limites de la provocation avec les séries fines de "National Hero" et de "If I were German" invoquant l'histoire récente.

De la série « Luriki » (Colored Soviet Portrait), 1971-85. Photographie noir et blanc colorisée à la main, 81 x 61 cm
© Boris Mikhaïlov. Collection Pinault. Courtesy Guido Costa Projects, Orlando Photo

De la série « Yesterday’s Sandwich », 1966-68. Tirage chromogène, 30 x 45 cm
© Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

L'objectivité, sans concession

L'humour et la dérision, la recherche esthétique et l'argument esthétique cèdent bientôt la place à la  démonstration du fiasco social entraîné par une page d'Histoire. En chevauchant les années 1997 et 1998, Case History Series se penche sur la condition d'une large partie de la population ukrainienne livrée à la misère sans domicile fixe, drogués ou chômeurs, montrés dans une atmosphère d'après-guerre de pays vaincu. Au sein des quelque quatre cents tirages qui filent l'œuvre du photographe, la scénographie de la MEP propose la confrontation de "Black Archives", collection des premières images noir et blanc avec  "Temptation Of Death", froide évocation funèbre, avec les extraits d'un Journal qui se déroule entre 1973 et 2016. Non loin de la MEP, l'installation à la Fondation Pinault de la série « At Dusk », déroule sa frise monumentale de cent-dix tirages panoramiques exécutés en 1993,  réminiscence breughélienne d'une condition humaine livrée à elle-même.

Hervé Le Goff

De la série « At Dusk », 1993. Tirage chromogène, 66 x 132,9 cm
© Boris Mikhaïlov, VG Bild-Kunst, Bonn. Courtesy Galerie Suzanne Tarasiève, Paris.

 

Boris Mikhaïlov, Journal ukrainien. Maison Européenne de la Photographie, 5/7 rue de Fourcy, Paris 4e, du 7 septembre 2022 au 15 janvier 2023.

Boris Mikhaïlov, "At Dusk", Bourse de Commerce, Paris 1er, du 14 octobre 2022 
au 3 janvier 2023.

Boris Mikhaïlov est considéré comme l’un des artistes contemporains les plus influents d’Europe de l’Est, il développe depuis plus de 50 ans une œuvre photographique expérimentale autour de sujets sociaux et politiques.