Contraintes, différences et répétitions : l’œuvre remarquable de Bettina Grossman

Il y a fort à parier que la plupart des visiteurs de l’exposition Bettina. Poème du renouvellement permanent qui se tient salle Henri Comte n’auront jamais entendu parler de Bettina Grossman avant leur visite. Pour autant cette exposition mérite absolument qu’on s’y arrête car le travail de cette artiste américaine née en 1928, décédée en novembre 2021, est remarquable même si sont talent ne fut reconnu que durant les toutes dernières années avant sa disparition. Il y a des artistes qui nous donnent le sentiment d’avoir été victime d’une grande injustice parce que la grandeur de leur talent n’est pas reconnue de leur vivant par le monde de l’art très largement masculin.
C’est le cas de Bettina Grossman comme celui de trop nombreuses femmes artistes qui, face à leurs homologues masculins, furent cantonnées dans les marges du monde de l’art. Savoir qu’elles n’accéderont au mieux au panthéon de leur discipline que bien des années après leur décès, comme ce fut le cas pour Vivian Maier, ne constitue qu’une bien maigre consolation car nous savons qu’une juste reconnaissance de leurs talents de leur vivant aurait assurément influencé des générations plus jeunes d’artistes des deux sexes. À quelques mois près, Bettina Grossman aurait pu à Arles voir la première présentation monographique de son travail. Remercions Yto Barrada, artiste franco-marocaine qui fut son amie à la toute fin de sa vie, et Christoph Wiesner – dont l’édition 2022 des Rencontres est la première entièrement conçue par ses soins – pour l’intelligence d’avoir imaginé cette programmation qui nous permet de mieux saisir l’importance de cette artiste aux multiples talents.

Bettina Grossman. Carnet de dessin. Avec l’aimable autorisation de Bettina Grossman.

À travers sa démarche sérielle, ses manipulations de  lumière, matière ou du mouvement aux répétitions qui se glissent dans ce qui prend forme, elle questionne la nature même du processus de création artistique

Ce qui frappe quand on regarde la constellation d’œuvres de Bettina – elle aimait n’être appelée que Bettina sans mention de son nom de famille –, c’est la rigueur conceptuelle qu’elle a mise en œuvre tout au long de sa vie et la force de son engagement envers son art. Qu’il s’agisse de sculpture, de photographie, de peinture, d’impressions, de gravure, de cinéma, de dessin, de modelage d’objet, de production écrite, elle a beaucoup travaillé dans ses séries à partir de recherches formelles inventives. L’adoption d’une démarche sérielle et l’application systématique de contraintes ou de motifs lui ont permis des explorations foisonnantes. Elle n’a cessé de s’intéresser à travers ses manipulations de la lumière, de la matière ou du mouvement aux différences et aux répétitions qui se glissent dans ce qui prend forme.
À travers sa démarche, elle questionne la nature même du processus de création artistique. On est très proche dans le domaine des arts plastiques de ce que Raymond Queneau, Georges Perec et d’autres firent avec l’Oulipo en littérature. Sans doute faut-il voir dans sa fidélité à cette discipline formelle une nécessité après le traumatisme que représenta pour elle l’incendie qui, dans les années 1960, détruisit tragiquement une bonne partie des œuvres qu’elle avait archivées, notamment durant la décennie précédente où elle vécut en Europe avant de s’installer définitivement à New York.
Cette exposition ravira toutes les personnes, artistes en herbe ou plus chevronnés, qui se demandent à quoi ressemble l’art en train de se faire, qui doutent que l’art puisse trouver ses racines dans le quotidien d’une vie urbaine et qui s’interrogent sur la façon dont un·e artiste définit son style personnel en parvenant ou non à nourrir sa création tout au long de sa vie. Comment, par exemple, ne pas saluer le modernisme de ses tableaux en ruban adhésif ? Gageons que, dans les décennies à venir, l’œuvre de Bettina Grossman bénéficiera d’une reconnaissance croissante et mettra en mouvement d’autres générations d’artistes car ce qu’elle a produit entre parfaitement en conversation avec toutes sortes d’œuvres les plus récentes. À noter que cette exposition peut être utilement complétée par le très beau livre Bettina dirigé par Yto Barrada et Gregor Huber et publié en 2020 par les éditions Xavier Barral.
Michel Grenié

Bettina. Poème du renouvellement permanent
Salle Henri-Comte – Les Rencontres de la Photographie
28 rue de l’Hôtel de Ville, 13 200 Arles
4 juillet – 28 août 2022

Exposition : Bettina. Poème du renouvellement permanent Salle Henri-Comte – Les Rencontres de la Photographie, 28 rue de l’Hôtel de Ville, 13 200 Arles, du 4 juillet – 28 août 2022

Artiste mythique du New York des années 1960 et 1970, Bettina Grossman (1927- 2021) – Bettina pour le monde de l’art – a développé pendant plus de soixante ans une œuvre prolifique. Cet ouvrage monographique est le premier qui présente son exceptionnel travail de recherche photographique, cinématographique et graphique, nourri de la pratique d’une sculpture conceptuelle.  
Personnalité excentrique, totalement dédiée à son art, Bettina réside à partir de 1972 au Chelsea Hotel suite à l’incendie de son atelier dans lequel elle a perdu toutes ses archives. Vivant telle une recluse dans cette communauté d’artistes, Bettina produit et accumule dans son minuscule studio une œuvre considérable qui s’inscrit pleinement dans la grande histoire des avant-gardes artistiques du XXe siècle. Ses pièces sont suspendues dans l’atelier, accrochées aux murs, posées à même le sol : elles envahissent l’espace dans un continuum menant au vertige, le geste artistique se fait expérience physique et visuelle. Aux confins de l’abstraction, Bettina manipule, tord, étale, étire matière, lumière et ombre. Sa pratique sérielle donne à voir un univers hypnotique et d’une grande puissance visuelle.
En 2019, la photographe franco-marocaine Yto Barrada expose expose quelques œuvres de Bettina au LMCC’s, à New York, qui permet la redécouverte de son travail. Barrada gagne la confiance de Bettina qui ouvre pour la première fois ses archives dans lesquelles Yto Barrada et Gregor Huber vont se plonger pendant près de trois ans. Ils imaginent un livre avec la complicité de Bettina jusqu'au décès de cette dernière le 2 novembre 2021, à l'âge de 94 ans, qui remet au jour une œuvre majeure produite par une artiste iconique. Cet ouvrage est le lauréat du LUMA Rencontres Dummy Book Award Arles 2020.

Bettina - Livre en deux versions : française et anglaise Broché sous jaquette. Format : 19,5 x 26 cm. 300 pages, 250 images
Direction d’ouvrage : Yto Barrada, Gregor Huber. Textes : Yto Barrada, artiste, Ruba Katrib, conservatrice au MoMA PS1, New York, Antonia Pocock, docteur en histoire de l’art, professeur au New York City College. En coédition avec les Rencontres d’Arles, l'édition de cet ouvrage a été rendu possible par le soutien des fondateurs du LUMA Rencontres Dummy Book Award Arles : Fondation Luma et Les Rencontres d’Arles. Il a reçu le soutien également de Women In Motion, un programme de Kering pour mettre en lumière la place des femmes dans les arts et la culture, dans le cadre de son LAB. ISBN : 978-2-36511-296-3

Bettina Grossman
Née en 1927 à New York, États-Unis. Décédée en 2021 à New York, États-Unis.

BETTINA. POÈME DU RENOUVELLEMENT PERMANENT
Les Rencontres d'Arles présentent la première exposition monographique de l'artiste américaine Bettina Grossman, plus connue sous le nom de Bettina. Bettina passe les premières années de sa carrière en Europe avant de rentrer aux États-Unis dans les années 1960. Peu de temps après, un incendie traumatisant détruit une grande partie de son œuvre. En 1970, elle s'installe au légendaire Chelsea Hotel et, pour se remettre de cette perte, travaille beaucoup. Après des années à produire dans l'isolement, l’artiste est présentée dans deux films documentaires, ce qui la conduit à rencontrer Yto Barrada. Dans la tradition des artistes qui soutiennent le travail d'autres artistes – et s’en nourrissent –, une relation forte s’ensuit, qui aboutit à plusieurs projets. L'exposition à la salle Henri-Comte offre un aperçu unique de la vie de Bettina à New York. Qu'il s'agisse de photographie, de vidéo, de peinture, de sculpture ou de design textile, ses œuvres sont sérielles, modulaires et rigoureuses – chacune ayant une fonction dans un système plus vaste et autoréférentiel, où l’on retrouve des formes géométriques répétitives à la dimension transcendantale et presque chamanique.

Photographies
Bettina Grossman. Série New York phénoménologique / Stratégies énergétiques urbaines, Motifs de la circulation, New York, 1976-1986, photographie. Avec l’aimable autorisation de Bettina Grossman.
Bettina Grossman. Carnet de dessin. Avec l’aimable autorisation de Bettina Grossman.

L’exposition "Bettina. Poème du renouvellement permanent" qui se tient a Arles mérite absolument qu’on s’y arrête car le travail de cette artiste américaine est remarquable même si son talent ne fut reconnu que durant les toutes dernières années avant sa disparition. Pour Michel Grenié, à travers sa démarche, Bettina Grossman questionne la nature même du processus de création artistique.