La 3ème édition du Parlement de la photographie qui s'est tenu en juin 2022 s’articulait autour des problématiques métiers du secteur de la photographie, à l’aune de la publication du rapport sur le financement de la production et de la diffusion des œuvres photographiques réalisé par Laurence Franceschini. Il s'agissait à cette occasion pour le ministère de la culture, commanditaire du rapport, de défendre la pertinence de ses propositions. Si celles-ci n'avaient guère convaincu les professionnels de la photographie, les interventions au Palais de Tokyo ont-elles pu corriger leur déception ? Il semble pour Matthieu Baudeau, le président de l'organisation représentative des photographes professionnels qu'au contraire, le sentiment se soit agravé.

Nous avons interrogé Matthieu Baudeau sur ses réactions à la suite des interventions des représentants du ministère de la culture lors du Parlement de la photo. Il revient tout d'abord sur le rapport de Laurence Franceschini et l'absence de mesure concrète.

À la lecture du rapport de Laurence Franceschini on se rend compte que les mesures proposées ne sont que des souhaits, des intentions. Lorsque la loi s’applique, il y a lieu qu’elle le soit entièrement. Mais en cas de non respect  il n'y a aucune proposition de sanction dans ce rapport.

Le ministère Culture a les moyens de pouvoir faire respecter la loi et le cas échéant sanctionner les éditeurs de presse qui ne respectent pas les obligations légales sur le crédit photo, je parle également du respect des métadonnées. Il faut noter que le ministère de la Culture verse des subventions à la presse. Eh bien, en l'absence de sanctions, l'impunité est complète. Et en absence de sanctions, les choses ne changeront pas.
Dans le rapport Franceschini à propos de l'utilisation des DR, il est mentionné qu’une nouvelle étude allait être lancée. Ce sera la 36 534ème étude effectuée. Il est annoncé qu’elle sera réalisée dans les quatre mois qui viennent. Je peux d’ores et déjà vous présenter sa conclusion : le DR n'est pas complètement respecté.

Que nous proposez-vous, nous demanderont-ils alors ? À l'UPP, nous demandons que les sanctions prévues par la loi soient appliquées. Et sur cette demande, le cabinet du précédent ministère de la culture nous avait répondu : "Vous n'y pensez pas, si nous appliquons ces sanctions, nous mettrons en danger la liberté de la presse". Je ne savais pas que le fait de respecter la loi pouvait mettre en danger la démocratie intimement liée à la liberté de la presse. Je reste pour le moins dubitatif sur cette réponse, car nous ne parlons que de l’application de la loi.
Et je vous rappelle que le DR dont on abuse tant a été créé lorsque l’auteur de la photo était introuvable. Il permettait de dire que l'on provisionnait les sommes dues pour les droits d’auteur liées à la publication d’une photo. J'attends de voir dans les comptes des éditeurs de presse, s'il y a réellement une provision pour le DR. Et plutôt qu'une écriture comptable, nous croyons beaucoup plus au flux physique sur le champ.
Nous militons pour la création d'un fonds qui serait géré par les sociétés d'auteur. Ce fonds serait abondé systématiquement par les éditeurs de presse à partir du moment où ils utilisent le DR.
Quel serait alors le barème appliqué ? De mon point de vue, je souhaite que ce soit le barème Presse de l’UPP, le plus proche des prix du marché. Les montants correspondant aux DR seraient alors versés dans ce fonds. Si dans un délai déterminé, il était impossible de retrouver les auteurs ou leurs ayants droit, alors ces fonds seraient gérés par les organismes de gestion collective.
Je crois que nous pourrions nous attendre à une meilleure diligence pour retrouver les auteurs des photos plutôt que d'indiquer systématiquement le DR. Quand j'affirme que l’utilisation du DR est complètement dévoyée, on le voit avec les affiches électorales pour les législatives, comme pour la présidentielle. On y trouvait indiqué « crédit photo : DR ». Je rappelle que le DR n'est pas la non divulgation du nom du photographe.

Au nom des photographes professionnels vous êtes intervenu au Palais de Tokyo en interrogeant les représentant du ministère de la Culture, comment ont-ils réagit à vos observations mais surtout vos propositions ?

Pour revenir à ce que j'ai dit lors du Parlement de la photographie (organisé par le ministère de la Culture) j'ai interrogé toute l'assistance et notamment Laurence Franceschini sur les mesures proposées dans son rapport. J'ai fait observer qu’elle avait proposé des mesures qui ne s'appliquent qu’à des individus. En effet les dispositifs proposés comme des prix ou des bourses n’intéressent que quelques dizaines de personnes. Je félicite bien évidemment les quelques dizaines de personnes lauréates, toutefois ce qui m'intéresse en tant que président de l'organisation professionnelle représentant et défendant les photographes, c'est que les mesures puissent intéresser l'ensemble de la population des photographes.
Par exemple, l'axe sur la promotion des femmes dans la photographie, pour faire en sorte qu'elles soient beaucoup plus visibles. Sur le principe, je suis bien sûr tout à fait d'accord avec cela. En revanche, quand je vois que la déclinaison est de proposer une bourse pour les femmes photographes… C'est très bien une subvention pour les femmes photographes, je ne la conteste pas. Mais combien de femmes seront élues et recevront cette subvention ? Encore une fois, quelques dizaines. Ce qui m'intéresse, c'est de savoir par exemple si une femme en congé de maternité recevra une allocation et combien de temps cela prendra. Ou encore s’il y a une discrimination à faire travailler une femme pour une prise de vue, ou encore si les femmes sont suffisamment représentées dans les expositions publiques, etc.

Où sont les mesures qui concernent l'ensemble de la population des photographes ?

Je souhaite que des mesures générales soient mises en œuvre, dans le sens et l'intérêt de l'ensemble de la population féminine des photographes au lieu de ces quelques dizaines qui vont recevoir une subvention, un prix, une bourse.
Même si le rapport Franceschini va dans le bon sens, il reste seulement un galop d'essai. Ce sont des mesures faibles, qui ne vont pas jusqu'au bout des choses. Ce que nous attendons c'est que celles-ci s'appliquent à l'ensemble de la population des photographes. Où sont les mesures qui concernent l'ensemble de la population des photographes ?

Lors du Parlement de la Photographie, j’ai indiqué directement au directeur général de la Création artistique Christopher Miles (ministère de la Culture) que nous avions fait un certain nombre de propositions pour améliorer les différents dispositifs destinés aux photographes. Dans sa conclusion, Christopher Miles n'a toutefois pas abordé ces éléments une seule fois car il s'en est tenu à sa feuille de route initiale. "Le rapport Franceschini est sorti, ce qui est très bien. Nous avons proposé treize mesures. Nous allons continuer à le faire de la même manière."

L'absence de prise en compte des propositions des professionnels est un mépris pour les photographes 

Il s'agit là d'un mépris flagrant pour les photographes. Le directeur général de la création artistique ne prend pas en compte le fait que les représentants des photographes ont des propositions très claires dans l'intérêt de tous. Que cela n'ait pas été repris par le directeur de la création dans sa conclusion est à mon sens fort dommage. Je précise que ce sont des propositions de travail, et nous sommes prêts à collaborer avec le ministère, le département photo, le délégué aux arts visuels, etc.

Nous avons écrit à la ministre [Rima Abdul Malak] lors de sa nomination pour lui indiquer que nous avions un certain nombre de propositions sur les sujets que nous aimerions voir traiter. Nous souhaitons la rencontrer afin de pouvoir lui présenter nos propositions constructives.