L’été approche de sa fin. Avant de pouvoir tirer des conclusions sur la fréquentation de l’édition 2022 des Rencontres de la photographie d’Arles, sans doute pouvons-nous tenter d’esquisser un bilan photographique de cet événement. Du fait de la richesse de sa programmation axée non seulement sur les 40 expositions du programme officiel et les 15 expositions dans la région mais aussi sur de très nombreux événements publics (tables rondes, rencontres, présentations publiques, signatures, stages, master class, etc.), il est impossible de prétendre à l’objectivité et à l’exhaustivité.
Dresser en quelques phrases un bilan de ces Rencontres sans avoir pu participer à tout ce qui était proposé et alors que, pour les artistes comme pour les organisateurs ainsi que pour toutes les équipes mobilisées, il s’agit d’un travail qui s’étale sur de longs moins et a souvent commencé plus d’une année avant l’ouverture des expositions est assurément un peu indécent. Tentons alors, en toute humilité, avec la subjectivité qui est la nôtre et en fonction de quatre journées que nous avons pu passer à Arles lors de la semaine d’ouverture, de partager notre ressenti (nous n’aborderons donc pas les expositions satellites en dehors d’Arles).

Des thématiques contemporaines
Cette 53e édition était la première programmation totalement pensée par Christoph Wiesner et Aurélie de Lanlay. Certains esprits chagrins diront que quarante expositions a un goût de trop peu par rapport à la cinquantaine d’accrochages des Rencontres à leur apogée. Mais, en ces temps économiquement difficiles, qui reprochera à un événement financé en grande partie par des deniers publics d’être moins dispendieux, de renoncer à toute démesure et de réduire un peu sa voilure ?

le rôle des Rencontres n’est pas de mettre à jour un classement mondial des photographes

D’autres regretteront de ne pas retrouver à Arles, cette année, de rétrospectives faisant date d’artistes ayant déjà leur place au firmament des photographes et déjà exposés dans les plus grandes institutions muséales du monde. Mais ne nous méprenons pas : le rôle des Rencontres n’est pas du tout de mettre à jour un classement mondial des photographes ni d’établir un palmarès avec un podium et des lauréats – ce n’est pas l’ATP [Association of Tennis Professionals] qui après chaque grand tournoi de tennis revoit son classement. Aucune médaille, ni palme, ni statuette n’est à distribuer. L’enjeu est encore moins de courir derrière le Musée d’Art moderne de New York ou toute autre institution de renom pour proposer en terre provençale une exposition déjà vue ailleurs. D’autre part, sous prétexte qu’il y a eu dans l’histoire de la photographie de grands maîtres, devrions-nous traiter d’épigones et refuser d’exposer des artistes d’aujourd’hui parce qu’aux yeux de certains, ils sont en retrait par rapport au niveau d’aînés disparus voici trente ou quarante ans ? Nous ne nous y trompons pas, la photographie a toujours été contemporaine de son époque et les photographes n’ont cessé d’utiliser ce médium pour explorer ou transcrire à leur façon le monde dans lequel ils vivaient et les bouleversements dont ils furent les acteurs ou les témoins. Rien d’étonnant donc à ce que les Rencontres donnent cette année une plus grande visibilité aux femmes photographes et programment des expositions qui traitent du réchauffement climatique, de la désertification et des menaces qui pèsent sur l’environnement. Contrairement à ce qu’affirment certains, il n’y a là aucune mode ni aucune bien-pensance mais juste le reflet d’une époque à laquelle nous appartenons.

Ce que nous disent les photos que nous regardons
Plus que la qualité des photos de mode de Lee Miller par rapport aux meilleurs photographes de son époque, ce qui nous attire, c’est le destin exceptionnel de cette femme courageuse qui sut très tôt ce qu’elle voulait. Si les avant-gardes féministes des années soixante-dix nous intéressent, c’est moins pour la documentation de luttes vieilles de 50 ans que pour toucher du doigt la place que la créativité peut avoir dans toute lutte, notamment celles à mener aujourd’hui. Qu’importe qu’une telle exposition ait pu être organisée trente ou vingt ans plus tôt : l’essentiel tient à la façon dont elle nous parle aujourd’hui.

l’honneur des Rencontres, est d’exposer
une majorité de photographes vivants

C’est tout à l’honneur des Rencontres que d’exposer une très large majorité de photographes vivants avant qu’ils ne soient septuagénaires ou octogénaires car c’est durant la période créative de leur vie que les photographes ont besoin de reconnaissance. L’importance accordée aux photographes francophones et européens est également parfaitement légitime pour un festival qui reçoit une large part de subventions publiques.

Une plus large ouverture des Rencontres
La photographie couvre aujourd’hui un très vaste domaine qui rassemble dans une même passion les tenants de l’argentique ou les accros des tirages anciens, les adeptes du traitement intimiste de sujets en passant par les photographes plasticiens, les férus de technologies ou les praticiens des installations. Il est donc particulièrement difficile de rendre compte de toutes les pratiques possibles de la photographie et de satisfaire tous les publics, mais reconnaissons à Christoph Wiesner et Aurélie de Lanlay quatre mérites. Le premier est d’avoir ouvert les Rencontres en y associant vingt commissaires extérieurs qui ont eu la liberté, avec les artistes avec lesquels ils ont travaillé, de concevoir et de mettre en scène des expositions. Cela permet de proposer une plus grande diversité d’approches. Le second est d’avoir su saisir que la photographie, quelle que soit la technique adoptée, reste une narration et qu’à un lieu peut correspondre une histoire. Certaines expositions particulièrement réussies constituent elles-mêmes des œuvres. Celui également d’avoir permis au visiteur de s’interroger, tout en douceur, sur la place de la photographie comme outil qui permet non seulement l’exploration du monde et de ses enjeux mais aussi, par effet miroir, d’expérimenter les types de relations qui nous lient à lui. Celui enfin d’oser exposer des artistes, encore en pleine ascension, proches de la quarantaine. J’aime beaucoup les rétrospectives de grands photographes morts, mais j’ai assurément une préférence pour les artistes vivants car je peux espérer échanger avec eux !
Durant ces Rencontres, nous avons eu de belles expériences à travers les expositions de Lee Miller, Noémie Goudal, Jacqueline Salmon, Katrien de Blauwer, Bettina Grossman, Léa Habourdin, Estefanía Peñafiel Loaiza et Barbara Iweins mais aussi de Klavdij Sluban, Julien Lombardi ou Lukas Hoffmann (nous avons déjà écrit sur chacune de ces expositions ; nous ne les détaillerons donc pas ici).
Du côté des déceptions, citons l’exposition de Babette Mangolte à l’église Sainte-Anne qui passe totalement à côté de ce qu’elle prétendait montrer. D'autre part, pour nous qui avons en mémoire la spectaculaire et captivante exposition de Mickael Woolf « La vie dans les villes » à l’église des Frères prêcheurs en 2017, c’est une erreur d’y avoir accroché cette année les lauréats du prix découverte Roederer. Ce lieu exceptionnel mérite une histoire forte soutenue par une scénographie de haut niveau.

Quid des images 3.0 ?
Mais le point le plus critique des Rencontres tient sans doute à nos yeux à la faiblesse des propositions concernant les images 3.0 – celles qui permettent par exemple des interactions avec les visiteurs ou de vivre une autre expérience de la photographie avec de la réalité virtuelle ou des installations sonores. Les images de Joan Fontcuberta et Palar Rosado créées avec une intelligence artificielle n’apportent pas grand-chose car elles sont focalisées sur le résultat plus que sur le processus et tombent à plat. L’exposition de Susan Meiselas et Marta Gentilucci n’est absolument pas convaincante alors que le décor de l’église Saint-Blaise est superbe. Ne parlons pas de ce qui est montré au Couvent Saint-Césaire qui ne mérite pas le déplacement et relève plus du galimatias que d’autre chose.

L'édition 2022, illustre clairement que la photographie est bien vivante et nous nous en réjouissons mais les Rencontres d’Arles resteront-elles accrochées à des cimaises ou sauront-elles évoluer vers la photographie 3.0 ? C’est pour nous l’enjeu des éditions à venir.

Michel Grenié