Les rendez-vous 3.0 d'Arles

C’est à Arles que Faire monde, défricheur des tendances à la croisée de l’art, des jeux vidéos au métavers, invite les publics à découvrir avec le festival Octobre numérique les mondes virtuels comme un espace de préfiguration d’un monde inclusif, durable et participatif.

Le journal Photographie.com connaît très bien la ville d'Arles puisque l'envol de ce média numérique s’est fait lors des Rencontres d'Arles en 1997 entre les Rencontres de Christian Caujolle projetée à l’Amphithéâtre et le Collège Saint-Charles où nous avions installé notre rédaction. Les images numérique à l'époque mettaient plusieurs minutes à s'ouvrir.
Depuis les ordinateurs ont gagné en puissance et les écrans sont d'une finesse et d'une qualité extrême. Et depuis, le mois d’octobre Arles est devenu numérique. Déjà capitale internationale estivale de la photographie Arles deviendra-t-elle capitale des nouvelles dimensions de l'image ?
À l'occasion du festival Octobre numérique, Didier de Faÿs a rencontré les différents acteurs de cette révolution digitale : Jean-Michel Jalabert, le 1er adjoint au Maire en charge du développement et de l’accueil des entreprises, Guilhem Ricome, chargé d'animation économique de la Communauté d'Agglomération ACCM et Victoire Thévenin la présidente de Faire monde qui a organisé la manifestation.

Installation Hara, Octobre numérique, Église des Frères prêcheurs, Arles 2021

Pourquoi le festival Octobre numérique connaît-il un nouveau dynamisme ?

Jean-Michel Jalabert - Le festival existe depuis plus de 10 ans. C'est la 12ème édition. Quand j'ai été élu, je connaissais Octobre numérique mais je ne pensais pas que c'était un événement lié à l'économie. Même si le festival était porté depuis 2019 par la communauté d'agglomération Arles-Crau-Camargue-Montagnette (ACCM), la communauté d'agglomération avec un financement qui dépendait de l'économie des services de l'agglomération, c'était un festival culturel, un peu patrimonial, artistique mais n'était pas du tout lié au monde économique et aux acteurs du territoire. Quand nous sommes arrivés à la mairie, le festival était déjà lancé, mais nous avons voulu relancer un appel à projet pour 2021. Et nous avons précisé dans le cahier des charges que ces notions devaient être prises en compte pour figurer dans la nouvelle version du festival. Ce n'est pas une refonte complète. Mais c'est un repositionnement, une réorientation pour qu'Octobre Numérique ait une identité beaucoup plus économique et mette autour de la table des acteurs économiques qui peuvent être locaux ou extérieurs. Parce que le but est d'amener à Arles des gens qui sont susceptibles de venir pendant le festival, mais pourquoi pas plus et de s'y installer.

Qu’attendez-vous de cette jonction du festival avec le monde économique ? Est-ce une Silicon Valley le long du Rhône ?

Jean-Michel Jalabert - C'est une histoire qui remonte à loin, au médiapôle d'Arles en 1985. Il s'agissait d'installer un médiapôle dans l'enceinte de Saint-Césaire et de faire venir des entreprises qui étaient dans le secteur du numérique et toute cette activité. À l'époque nous étions avec des modems de 14,4 ou 28,8 kbit/s. Mes bureaux étaient installés dans le médiapôle de Saint-Césaire. Dans notre escalier, nous avions une ligne Renater qui était à l'époque des lignes très haut débit équivalentes à la fibre d’aujourd’hui. Elle est restée un fil non raccordé pendant trois ans. Nous voulions avoir une production de rendu 3D à Arles. À l'époque, la Réunion des musées nationaux (RNM) avait sorti le CD-ROM du Musée du Louvre et du Musée d'Orsay. Ils sont venus à Arles pour rencontrer la direction des affaires économiques de l'époque. Ils étaient intéressés par le projet médiapôle. Christian Davin, le président d'une société d'animation, Alphanim, qui était aussi le président du syndicat des producteurs français de films d'animation, est également venu à Arles. Il se trouve qu'un de nos partenaires initiaux était Clément Calvet. Il voulait développer un Alphanim digital à Arles mais finalement il est parti s'installer à Angoulême...

Pourquoi cette occasion manquée ?

Jean-Michel Jalabert - C'est que le médiapôle était une coquille vide. Sur le papier, il était positionnée exactement au moment où il fallait le faire pour le remplir. Et effectivement, tous les acteurs sont venus frapper à la porte. Mais cela ne s'est pas produit pour de nombreuses raisons. Nous avons raté le train et cela est toujours resté pour moi un gâchis.

Vous voulez rattraper ce train ?

Jean-Michel Jalabert - Nous avons l'opportunité - même si ce ne sera pas facile et que ce n'est pas gagné - parce que nous sommes dans un environnement concurrentiel et que si nous ne sommes pas forcément les plus avancés sur le projet, mais nous ne voulons pas rater ce train. L'objectif est avec Octobre numérique mais il y a derrière un projet beaucoup plus important et ambitieux. J'étais en Chine où l'on dit qu'Arles est la capitale mondiale de la photographie, nous voudrions que la ville d'Arles devienne la capitale de l'image en mouvement, de la réalité virtuelle, de la 3D classique et de la 3D en temps réel. Qu'Arles soit la capitale de toute cette industrie et de toute cette technologie qui est en plein essor et qui se développe. Ce ne sera pas facile. Pour l'instant, nous sommes exactement au même stade que le médiapôle. C'est-à-dire que nous avons un grand projet dans les cartons et j'espère que nous ne le raterons pas.

Quelles autres villes espèrent devenir un hub pour les technologies virtuelles ?

Jean-Michel Jalabert - Oui, ne serait-ce que dans la région, il y a d'autres villes qui se positionnent là-dessus. Dans le secteur de la production de films d'animation, il y a Avignon qui essaie de développer cela. Il y a Marseille. À Arles nous avons la MOPA, mais Avignon a une école de 3D qui est née d'une scission de la MOPA. C'est dommage, mais nous avons gardé la MOPA et nous sommes en train de signer des contrats importants pour développer et faire avancer ces projets. Le nouveau projet [autour d’Octobre numérique, ndlr] est en route et cette fois-ci, nous ferons tout notre possible pour ne pas le rater. Nous nous donnons un délai de 3 à 4 ans pour pouvoir dire qu'à Arles, il se passe quelque chose, on se développe, il y a une ébullition...

Cette ébullition commence avec Octobre numérique...

Victoire Thévenin - En 2021, Octobre numérique est une première édition. Pour nous, l'internationalisation se fera en 2023. En 2022, nous souhaitons structurer une programmation sur les 12 mois avec des collaborations régionales en termes de production de projets entre différents acteurs du domaine culturel comme Les Sud, des acteurs technologiques du territoire. Il y a l'école de photographie (ENSP) où nous donnons des master class.

Octobre numérique réunira-t-il tous ces acteurs ?

Victoire Thévenin - Pour nous, la conception, la réalisation du projet et le compte rendu au moment du festival, c'est ce que nous voulons faire. Les 12 mois sont nécessaires pour l'écriture et la production. Nous avons une première occurrence cette année avec une application de réalité augmentée avec Thibault avec qui nous avons travaillé main dans la main. Cette année nous avons un développement avec Tarascon, avec l'école du Domaine du Possible. Nous voulons faire les choses d'une manière ancrée dans le territoire local. Et cette complémentarité des différents acteurs et des filières culturelles et technologiques est extrêmement spécifique dans une ville de cette dimension avec Actes Sud, Les Rencontres et LUMA qui est très impliqué sur ce sujet. Nous avons de nombreux échanges avec eux. Cette situation est assez particulière, elle nous permet de croiser les disciplines, par exemple dans les ateliers pour enfants que nous faisons cette année, il y en a deux et ils sont un peu phares et liés aux expositions. Le premier est animé par un artiste 3D et le second par un architecte de formation qui est un réalisateur immersif. C'est ce terrain qui nous a semblé très fertile.

The Very Scary Forest, un jeu vidéo de Saradibiza à la Chapelle des Trinitaires à Arles dans le cadre d'Octobre numérique, 2021

C'est un public assez jeune ?

Victoire Thévenin - Effectivement, je me suis baladée dans les expositions d'Octobre numérique. C'était un public familial et très jeune. Il y avait beaucoup d'adolescents, ce qui n'est pas facile à gagner.

Quelles sont les autres monde a gagner ?

En 2023, notre ambition est de créer des partenariats et des liens avec d'autres événements, d'autres institutions et des acteurs étrangers. Nous avions organisé les premiers contacts avec les Rencontres d'Arles qui nous ont beaucoup aidés sur les aspects de montage et de démontage des expositions. Les deux événements sont très proches. Ils ont mis à notre disposition des espaces de stockage. Partenariat très agréable en termes d'échanges. Nous avons travaillé ensemble et avec Fisheye pour l'événement qui s'appelait autrefois VR qui avait une occurrence au couvent Saint-Césaire. Les relations sont également excellentes avec LUMA, nous sommes intéressés par la démarche des pionniers dans un domaine artistique où assez peu d'institutions même au niveau mondial qui ont vraiment investi, non pas l'art numérique, mais tous ces domaines qui touchent à la virtualité, ces écosystèmes, ces mondes virtuels participatifs.

Vous explorez les mêmes univers ?

Victoire Thévenin - Exactement, nous nous connaissons bien, nous nous suivons, nous travaillons avec les mêmes artistes comme celui de la serpentine gallery à Londres, du New Museum à New York et ceux de la très active scène berlinoise ou celle de Los Angeles. Nous parlons des mêmes artistes, nous parlons des mêmes recherches en termes d'écriture et nous explorons ce que cela signifie pour les institutions artistiques et le monde de l'art en général.  Qu'est-ce que cela va changer en termes de création, d'écriture mais aussi de formats d'exposition et de partage avec les jeunes publics ?

Par rapport à Paris, que peut apporter Arles à ce développement ?

Victoire Thévenin - Le principal avantage que je vois, parce que j'ai pu travailler ailleurs avant, c'est la facilité de collaboration même si nous avons un patrimoine contrasté, chacun a évidemment ses intérêts propres et particuliers qu'il faut prendre en compte. Mais les choses se font très vite avec des acteurs qui sont très implantés est très forts et qui arrivent à faire venir des artistes, des techniciens et des sponsors importants qui viennent à Arles et qui reviennent. Il y a aussi des entreprises et autres entrepreneurs dans le domaine du numérique et de la technologie qui sont actifs et qu'il faut réussir à garder. C'est peut-être plus facile à faire parce qu'il y a moins de monde, moins de personnes, moins de talents, mais il y a une vitesse d'exécution, de collaboration et de concrétisation dans ce domaine dont nous parlons, qui est un marché émergent. Arles est un espace très intéressant à habiter ces prochaines années parce que justement nous sommes dans cette phase très émergente qui donne une facilité à faire collaborer ici des domaines très différents et des acteurs de taille différente en lien avec les institutions.

Jean-Michel Jalabert - c'est la proximité. Tout le monde se connaît et tout le monde peut se voir en se promenant dans les ruelles de la ville. Les tailles sont différentes et les domaines sont différents mais ils vont forcément se croiser. C'est beaucoup plus facile de créer des liens.

Présentation de la saison 2021 d'Octobre numérique à l'Église des Trinitaires à Arles. De gauche à droite : Claire de Causans, adjointe au Maire d'Arles en charge de la Culture et à la Vie associative, Jean-Michel Jalabert, adjoint en charge du développement et de l’accueil des entreprises et Victoire Thévenin, présidente de Faire monde.

Ce sont des marchés émergents, il y a donc un risque ?

Jean-Michel Jalabert - Nous ne savons pas où cela va aller, ce que cela va donner. Il y a un risque pris au niveau politique. Un train a été raté, on ne peut pas le rater une deuxième fois.

Comment les entreprises perçoivent-elles ce projet ?

Guilhem Ricome Les entreprises sont intéressées dès qu'on braque un projecteur dessus. Parce qu'il y a un savoir-faire ici et que ce savoir-faire est reconnu. C'est à la fois intéressant pour elles car d'un côté on leur montre qu'on s'intéresse à leur développement et on crée des moments pour elles. Et elles peuvent aussi avoir une audience qui va au-delà de leur propre réseau de business. Cependant, cela ne suffit pas pour les entreprises numériques, il faut trouver les bonnes conditions, organiser des partenariats et les aider à signer des contrats.

Pour les entreprises plus traditionnelles, nous devons leur montrer qu'elles ont des champs de développement à trouver grâce à des outils qui sont des outils numériques de réalité 3D en temps réel. Nous avons déjà des entreprises qui utilisent des outils qui ont été développés sous cette forme là, à nous de passer le message pour que les entreprises de notre territoire investissent dans ces domaines là car elles ont un avantage concurrentiel sur les autres entreprises de leur secteur si elles sont capables de développer des outils commerciaux ou des outils de formation par exemple, grâce à ces outils dont nous avons parlé lors de la semaine professionnelle d’Octobre numérique. C'est à nous d'avoir la pédagogie nécessaire année après année, car cela prendra du temps, pour que toutes les entreprises du territoire ou du moins celles qui en ont la capacité puissent se familiariser avec ces outils et les utiliser pour leur développement.

Comment voyez-vous l'action de cette équipe renouvelée d’Octobre numérique ?

Guilhem Ricome - C’est la première année, donc il faut encore un peu de recul. Mais comme le disait Monsieur Jalabert, l'objectif est d'avoir des moments avec une vraie vocation économique pour travailler sur cet écosystème local. J'ai l'impression que nous avons passé trois jours très denses et très riches qui vont nous permettre de construire ce travail de long terme. C'est une première pierre qui est très intéressante et porteuse d’avenir pour le territoire.

Que représente pour vous le marché de la photographie ?

Jean-Michel Jalabert - Pour nous c'est une industrie et c'est une véritable économie culturelle car pour Arles c'est une économie qui est très importante. Pour la photographie au sens large, est-ce que ce qui a été présenté à travers Octobre numérique n'est pas un peu une des voies de l'avenir de la photographie ? Le NFT par exemple, ça peut recréer une vraie économie.

Victoire Thévenin - Je rejoins ce constat, il y a un espoir pour l'économie de la photographie dans ce bouleversement. Il y a deux questions qui sont abordées ici : qu'est-ce que ces technologies, d'un point de vue économique, qui peuvent être infusées et nourries par des propos artistiques issus de différents champs culturels, peuvent permettre pour la croissance de différents secteurs ? Cela touche à tout. Nous ne parlons pas seulement des domaines culturels de l'audiovisuel, de l'animation et de l'image en général. Nous parlons d'absolument tous les domaines qui se sont déjà appropriés ces outils. Il y a toute cette croissance dans un champ économique qui est transversal. Et enfin, d'un point de vue strictement artistique, ce qui est très intéressant c'est de questionner l'image et c'est ce décloisonnement des formes artistiques qui nous amène à expérimenter les œuvres avec une multiplicité de formats qui est immense. Ça peut être du jeu vidéo, ça peut être de la réalité virtuelle ou augmentée, ça peut être une image imprimée. Les rendus peuvent être très variés et on entre dans une dimension, un espace photographique qui peut devenir interactif. Dans quelle mesure parle-t-on encore de photographies ? Je ne sais pas. Ce sont toutes ces personnes que l'on retrouve dans de nombreux travaux des étudiants de l'ENSP. Ce sont des pratiques qui changent la façon dont nous créons et expérimentons les œuvres photographiques. C'est ce décloisonnement qui est intéressant à Arles. C'est ce que Sam Stourdzé a initié aux Rencontres d'Arles. Il y a le festival de la réalité virtuelle qui a été le premier en France à explorer ce temps et à le partager avec un public plus large. Il y a un écosystème qui a commencé à émerger dans ce champ particulier de la culture numérique.

Propos recueilli par Didier de Faÿs à Arles, le 14 octobre 2021

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