L'icône de la propagande

Vous ne trouverez pas facilement le lieu. Il n'y a pas de présence sur le catalogue des Rencontres ou du Off. Pas d'affiche collée à la sauvage sur les murs. Cela se passe sur une invitation discrète à se rendre dans un lieu privé. On y accède par un portail impressionnant dans une petite rue qui serpente entre la mairie et le muséon Arlaten tout juste rénové. Comme souvent à Arles dans ses maisons bourgeoises, l'escalier est un chef d’œuvre. Le photographe Jean-Christian Bourcart vous fait passer rapidement dans une première pièce. Il n'y a pas de lumière dans cette partie de l’appartement ; alors il faut faire vite pour regarder les images avant la tombée de la nuit. On les découvre sur des tirages en noir et blanc. Ceux-ci ont été réalisés par le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône. Et, la surprise est totale en découvrant une soixantaine d’images issues de la campagne photographique de la Farm Security Administration. Sur chaque image, un trou noir en oblitère un élément important.Toute l’aventure arlésienne de Jean-Christian Bourcart, ce photographe devenu chercheur de sens, commence par la découverte des trous noirs. Le voyage temporel qu’il nous propose, nous ramène 80 ans en arrière, explique le photographe français, dans une grande campagne photographique menée sur l’ensemble du territoire américain de 1936 à 1944 destinée à documenter les conditions de vies des paysans pendant la grande dépression ainsi que l’action du gouvernement pour les améliorer. Les photographes engagés par la Farm Security Administration étaient notamment Walker Evans, Dorothea Lange, Gordon Parks qui ont produits des icônes de la photographie documentaire.

À l'occasion des Rencontres d'Arles de l'été 2021, Jean-Christian Bourcart présente une exposition du corpus de négatifs perforés de la NSA.

En consultant les archives de la librairie du congrès américain, Jean-Christian Bourcart est sidéré de découvrir dans la collection de la FSA des images trouées par un violent coup de poinçon. Une série sur une truie allaitant sa progéniture et puis juste après deux jeunes garçons, un accroupis, l’autre debout, le poinçon à la hauteur du sexe et puis une femme et sa fille assises gracieusement dans un parc, avec le poinçon au milieu d’elles, plutôt en bas. Plus loin des paysages somptueusement vides avec l’énorme soleil noir du poinçon qui irradiait insolemment l’Amérique en train de s’inventer.
Si le photographe connaissait l’histoire de Roy Stryker, le directeur du projet qui, pendant les premières années du projet (1935-39), détruisait à l'aide d'un perforateur les négatifs des photos qu’il jugeait indigne d’être exploitées, rien ne l’avait préparé au choc esthétique que ces photographies mutilées […] procuraient.

Le choc esthétique procuré par ces photographies mutilées

En poursuivant ses recherches auprès d'une documentaliste de l’International Center of Photography à New-York, il découvre le travail intitulé Killed: Rejected Images of the Farm Security Administration de William Jones (PPP Editions en 2010 ) sur ce même sujet. Jean-Christian aurait pu arrêter là sa propre investigation. Pourtant le photographe observe que la sélection des images réalisées par William Jones est très différente de la sienne. C’est comme si nous n’avions pas vu le même corpus d’images, ressent-il. Chacun ne voyait que ce qui le regardait.
Et ainsi, recentrée autour de corpus précis, l’aventure reprend sa course augmentée de ces flashes photographiques. Une grande partie de sa sélection lui apparaissait comme un énorme lapsus visuel. Cela devient un corps-à-corpus, il ressent dans les coups de poinçon du killer, un désir de nuire, de blesser, des tendances pédophiles, une perversion scopohilique.

La machine photographique à explorer les tourments du monde qu’est Jean-Christian Bourcart se met à fonctionner à plein régime. C'est au-delà de Traffic, de Stardust ou de Camden. Le photographe est maintenant rentré dans l’inconscient de Roy Stryker. Ou serait-ce le sien ? Comment objectivement décider si Stryker avait consciemment tué symboliquement les pauvres gens représentés ou était-ce ma propre projection, mon ombre qui apparaissaient là comme un nez manquant au milieu du visage?

Le photographe devient enquêteur. Il remarque que très peu de visages avaient été oblitérés, tués. Cela validerait la version d’un perforage non aléatoire. Pourtant, l'enquête photographique alterne entre les trous noirs des négatifs et les mystères de sa propre boîte crânienne. Qui entre Styker et lui est le pervers refoulé ? Jean-Christian oriente sa recherche vers des dérèglement moraux qu’aurait pu avoir Roy Stryker à travers des positions politiques, dans sa vie privée ou encore dans ses rapports avec les photographes qu’il embauchait. Mais rien n’est concluant, si ce ne sont des choix techniques : Styker n’aimait pas que le modèle regarde vers l’objectif, il n’aimait pas les flous, les photos penchées et autres cadrages trop modernes.

Enfin, le vrai killer se révèle : le tueur des images n’était qu’un américain standard, un homme de son temps au cœur du pays qui devint la première puissance mondiale. Jean-Christian Bourcart replace son enquête dans l’inconscient collectif de son époque pour replacer cette série de photographies dans le contexte des relations de la fabrication des images avec celle du pouvoir comme l’avait écrit Williams Jones. Dans un flash-forward issu d’Orange mécanique, tant d'autres images américaines nous reviennent, de celles des indiens par Edward S. Curtis à celles des prisonniers par les GI’s geôliers d’Abou Graib.

Les recherches de Jean-Christian Bourcart sur un corpus de négatifs perforés de la NSA ont donné lieu à une exposition remarquable et à un objet numérique NFT unique qui a été présenté à Arles à l'été 2021.

Le photographe français devient alors procureur et charge l’Amérique. Pour moi, les poinçons mal placés de Styker, c’est un très gros punctum qui pointe très fort vers cette société qui instrumentalise ses pauvres pour leur faire faire des guerres aux motifs fallacieux, pour leur faire manger de la merde conditionnée, pour leur faire oublier à quel point on leur vole leur santé et leur dignité. Le gros trou noir de Styker, c’est le blind spot du rêve américain, une société anale pour qui le fric est la valeur reine.

Et si l'on n’ose plus rêver d'un happy-end sur les tirages des trous qu’il révèle… Pourtant, il n’y a pas que des trous mal placés dans cette histoire. Certains semblent juste là, anachroniques, perdus, ou comme pour signaler une certaine image pleine de poésie, de douceur, […]. Certains poinçons semblent être le point d’attention des personnes photographiées. D’autres se baladent d’une photographie à l’autre comme un gros ballon farceur ou une bulle de savon noir ludique.

Jean-Christian Bourcart rejoint alors William Jones qui souhaitait un débat sur le corpus réuni sur les images tuées de la FSA qu’il considère comme l'un des plus importants ensembles d'œuvres artistiques produites aux États-Unis. Le vœux du chercheur américain est exaucé lorsque le débat se poursuit dans un lieu privé d'une petite rue arlésienne lors des Rencontres 2021.
Le débat qui s'est déplacé des lieux d’analyse californiens à une exposition où les poinçons tels les ciseaux-scalpels de William S. Burroughs, mettent à vif la réflexion d’un Jean-Christian Bourcart fasciné par l’impossibilité de conclure.

La transmutation de la recherche en œuvre produit une icône NFT

Et pourtant une feuille posée sur un meuble semble proposer une conclusion radicale. Elle indique un handler @jcb25. Il permet via foundation.app d’accéder à un objet digital animé intitulé Unconscious Puncher qui réuni toutes les images déterminées par Jean-Christian Bourcart. L’objet nous fait passer à travers les trous noirs de la propagande américaine de la FSA, à l’instar d'Alice dans le terrier du lapin. Addictif en diable, le NFT donne une réponse troublante à la mutation du temps. Car, en un siècle, les outils visuels de la manipulation ne sont désormais plus fixés en image fixe mais bien inscrits dans les mouvement de l’image animée.

 

En créant ce qui sera sans doute le premier objet digital diffusé à Arles, le chercheur Jean-Christian Bourcart, redevenu photographe et artiste, synchronise les images de la propagande et les transmute en une icône contemporaine.

 

Didier de Faÿs

On peut acquérir Unconscious Puncher en enchère sur la plateforme foundation.app avec un prix de réserve de 0.5 eth (environ 1150€).

 

En consultant les archives de la librairie du congrès américain, Jean-Christian Bourcart est sidéré de découvrir dans la collection de la FSA des images trouées par un violent coup de poinçon. Au-delà du choc esthétique initial, le photographe lors d'une intense recherche, les transmutes en une unique création digitale.