Entretien avec Christian Ducasse de l’ANJRPC, le 23 février 2000

propos recueillis par Valérie-Anne Le Meur

Une remarque préliminaire: la loi Guigou ne vaut que pour les photos réalisées ou publiées en France

Le problème survient après l'acte photographique: quand un photographe est devant une scène, une action qu’il souhaite photographier, il le fait, sans se poser de question. Ensuite effectivement, se pose le problème de la communiquer à une agence ou pas. Puis l’agence elle-même prend le parti ou pas de la diffuser. On arrive en fin de circuit, jusqu’à l’édition de la photographie dans un magazine par exemple.

La revendication du droit à l’image. Au cours d’une manifestation publique, une personne qui défile au milieu d’une foule et qui donc se prête au jeu de se faire photographier, peut ensuite faire valoir son droit à l’image, et donc, se retourner contre l’éditeur, l’agence, ou le photographe lui même . Et ce, si comme la nouvelle loi le précise, cette personne est distinguée et mise en valeur sans son consentement.
Nous avons le cas actuellement en cours de jugement de la publication d’une photographie sur laquelle une tête se distinguait en gros plan, dans le cadre d’une manifestation contre le FN.

On se dirige vers 'une privatisation de l’espace public', comme le précise Patrick Bard (ANJRPC). Que l'espace public soit de plus en plus privatisé n’est pourtant pas une fatalité, parce que cette situation n’est réelle qu‘en France et pas dans le monde d’une manière générale. Voir le cas actuellement en procès de la photo du volcan d’Auvergne (propriété privée) ; elle n’aurait pas dû être publiée dans Massif magazine parce que ce volcan a été photographié sans l’autorisation de son propriétaire. À ce sujet, un journaliste de France Culture proposait de ne photographier désormais que les volcans de service public !

Tous cela s'oppose au souci constant pour le photographe : trouver une accroche journalistique. Que devient alors la photo de Marc Riboud publiée en 1967, lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, sur laquelle était isolée une jeune femme avec une fleur, face aux forces de l’ordre.

La responsabilité des éditeurs. Lorsqu’une photographie est éditée, c’est qu’elle est passée auparavant par une grande chaîne, entre les mains de plusieurs personnes qui ont donné leur accord.

L’éditeur devrait ainsi d’avantage défendre le droit à l’information, au lieu de faire des " appels en garantie " (actions en justice visant à responsabiliser le photographe ou son agence). Ainsi, le photographe se retrouve désormais souvent, directement impliqué face au plaignant ou à l’éditeur.

Vers une incivilité. Avec cette loi, l’Etat pousse les français vers une certaine incivilité. Au lieu de favoriser la citoyenneté, de prôner ce principe, celui d’être fier d’être Français et de défendre sa nation, la justice nous montre le chemin pour s’en extraire. S’extraire, se distinguer de la société. S’en échapper pour devenir un individu à part entière, et non une personne parmi les autres.

Montrer le quotidien devient obscène. Ainsi, à la jeune femme photographiée au moment de la victoire de la coupe du monde de football, et clairement isolée au milieu d’une foule, Marie-Thérèse Feydeau proposait, devant les caméras de M6 une action en justice. Plus exactement, elle faisait entendre à cette personne dont le portrait avait été repris dans de nombreuses publications, que si elle souhaitait agir en justice contre le photographe ou son agence, elle aurait toutes ses chances de gagner.

L’action positive de Télérama. Pendant des années, Télérama était l’un de ces magazines à faire des appels en garantie constamment. Puis un jour, ils ont mandaté une photographe américaine pour un reportage, et ils se sont eux-mêmes heurtés à un problème juridique par rapport à la publication de cette photographie. L’humiliation digérée, Télérama s’est remis en question et a décidé d’agir concrètement. Ils ont alors organisé au mois de juin dernier un colloque sur le 'droit à l’image- droit à l’information'. Pour ce colloque Télérama a réuni juristes et représentant des photographes, dont Patrick Bard de l'ANJRPC, pour débattre de toutes ces questions d’actualité. L’action de Télérama a été réelle et des juristes telle Marie-Thérèse Feydeau (vice-présidente du Tribunal de Grande Instance de Paris) ont même revu leur opinion sur le sujet.