Retour sur image

Vincent Migeat

Il m’a semblé important d’ajouter ce texte en guise de poursuite du débat engagé l’autre jour sur Photographie.com au sujet du droit à l’image [forum du 24 février 2000].

Toute discussion sur la photographie devrait commencer par poser quelques jalons de manière à délimiter le domaine de réflexion. Il n’y a en effet rien de plus navrant que de disserter sur un médium aussi polymorphe sans avoir préalablement défini le propos. Viendrait-il à l’esprit, s’agissant cette fois de l’écriture, de mettre dans le même panier les gravures cunéiformes, les poèmes de Ronsard, les hiéroglyphes, du Beuve-méry ou du Perec ? non bien sûr, ou alors à discuter du bon usage de l’encre, de la taille de la plume… et encore ! .

Définissons donc clairement le propos ici développé : nous allons parler de la photographie de reportage.

" Psychophotographie "…

Un aspect me semble assez peu pris en compte dans les discussions ayant rapport au droit à l’image : c’est la dimension psychologique. Cette dernière nous renvoie à l’essence de la photographie comme mode de représentation du réel. Car enfin, quel malentendu historique que de croire la photographie toujours fidèle à la réalité, alors qu’elle n’en rend la plupart du temps qu’une facette réductrice et trompeuse. La photographie utilise comme matériau le réel comme le sculpteur utilise la glaise. Mais les mythes ont la peau dure et les habitudes aussi. Il aura fallu que pendant plus d’un siècle ( et cela continue) on utilisât la photographie à des fins documentaires, pour répondre à des nécessités mécaniques et fonctionnelles (la presse ; l’édition) pour s’apercevoir et encore grâce à l’emergeance de nouveaux mediums (vidéo) que la photographie n’est décidément pas le moyen le plus adapté, car trop peu fiable, à la représentation du réel. Las ! Cette idée est encore trop enracinée dans l’inconscient populaire et dans les habitudes pour être changée.

Les gens, puisqu’il s’agit d’eux, les plaignants, ceux qui intentent des procès à des photographes sont pour l’essentiel, on le sait aujourd’hui, motivés par l’appât du gain. En revanche, la réaction souvent brutale (et traumatisante) que chaque photographe a connu au moins une fois dans sa vie, est, je crois révélatrice de la violence à peine voilée que représente l’acte de viser et de tirer… le portrait de quelqu’un " sur le vif. " La " victime " ressent une forme d’impuissance à contrôler son image (trop tard !) Du coup, la réaction, spontanément se place au même niveau que " l’attaque " et la réaction est souvent virulente. Le photographe est toujours surpris ( je l’ai été de nombreuses fois) mais il ne mesure pas bien cette violence car elle est contenue dans l’acte même et non dans sa démarche, généralement bienveillante. Pour preuve, il est amusant de constater la différence de réaction de gens devant une caméra de TV et devant l’objectif d’un photographe : la TV induit des comportements qui sont presque à l’opposé, les gens se livrant souvent involontairement à de l’exhibitionnisme. Devant une caméra il est possible de contrôler( on se l’imagine…) son image. Devant un appareil photo, en 1/125 eme de seconde…on est mort. Toute la différence est là.

De tous temps il a donc été difficile de photographier les gens dans la rue. Cartier-Bresson disait : " On ne fouette pas l’eau avant de pécher ", il avait ses trucs pour passer inaperçu, Robert Doisneau refaisait jouer souvent une scène, Raymond Depardon avoue voler " à la dérobée " et en faisant volte-face ses instantanés, Guy Le Querrec amuse la galerie et finit par se faire oublier… à chacun sa méthode. Reste que devant une photo publiée sans autorisation l’ avocat moyen se régale, car la différence énorme est qu’aujourd’hui la société s’est judiciarisée à outrance.

Théorie de l’évolution…

L’irruption tardive dans le siècle de moyens souples et efficaces d’enregistrement de la réalité, permettra-elle à la photographie de s’émanciper du fardeau de représentation du réel que lui avait confié sa grande sœur la peinture ?…(Et où cette dernière s’est-elle donc aventurée ce faisant ? .)

Les temps changent, la photographie n’échappe pas à la règle. Le photojournalisme tel qu’on l’a connu jusqu’alors est mort et il n’a existé que parsqu’il a su répondre, faute de mieux aux nécessités de la presse écrite : Capa photographiait la guerre d’Espagne et soudain l’action des combats, la guerre dans ce qu’elle a de plus cruel était diffusé par voie de presse. En 1936, il n’y avait aucune équipe de TV sur place et la démarche d’information d’un photographe comme Capa prenait tout son sens. Aujourd’hui le moindre événement donne lieu à un reportage télévisé qui à l’image ajoute le son, le commentaire, la rétro, les interview…

De nos jours les productions photojournalistiques ont principalement une fonction illustrative dans les journaux. Il est extrêmement rare qu’un reportage soit utilisé de manière satisfaisante du point de vue journalistique. Les photos, au mieux, viennent confirmer des propos rédactionnels et au pire casser le " gris " du texte en faisant des tâches colorées. Aucune autonomie n’est concédée à la photographie qui doit donc se plier à l’expression écrite. Il va sans dire que je parle ici de la grande presse d’information, quotidienne et hebdomadaire.

Journalistes-auteurs ?

Il est aujourd’hui pourtant toute une école de photographes qui défendent une conception autre du photo-journalisme, qui prétendent et revendiquent une démarche d’auteur, alternative à celle de la vieille école qui tombe faute d’espace, en désuétude. Ces derniers expliquent sans ciller qu’ils proposent une interprétation personnelle de la réalité (leur réalité), fonction de leur état d ‘esprit, de leur culture, et expliquent que de toute manière tout est subjectif, qu’il ne saurait y avoir d’objectivité, tout regard étant par essence orienté…

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si ces photographes ne revendiquaient pas également le statut de journaliste, car s’il est une profession en proie au doute et cela de façon chronique et revendiquée, c’est bien celle de journaliste. Le doute est le fondement de la raison disait notre bon vieux Descartes, et un journaliste se doit de douter de tout ce qu’il entend voit et même comprend. Une information sera vérifiée à l’aune de plusieurs sources, de multiples précautions rédactionnelles employées. Le photographe échapperait-il à cette règle fondamentale du contrat passé avec le citoyen qui achète le journal ? car le citoyen lui achète l’information. Non bien sûr, et c’est pour cela que je suis très circonspect en ce qui concerne cette démarche pourtant très moderne et " tendance ". Mais Guy Debord n’avait-il pas déjà décrit tout cela dans sa " société du spectacle " ?

Et demain ?

La photographie recèle des richesses extrardinaires pour l’ssentiel d’ailleurs déjà en exploitation et cela depuis fort longtemps, un potentiel poétique notamment, dont de nombreux photographes qui s’inscrivent dans une démarche d’auteur et qui ne publient pas dans la presse, se font les promoteurs. Malheureusement les supports manquent pour l’instant car la poésie, chacun le sait, ne fait pas vendre. Les nouveaux supports comme internet sont féconds, l’édition photographique devrait pouvoir s’en tirer également assez bien si elle ne tombe pas dans le travers de revisiter sempiternellement l’histoire de la photographie et si elle se tourne un peu plus vers les jeunes auteurs.

Vincent Migeat