Roger Thérond propose une charte

Texte de Roger Thérond lu par Jean-Francois Leroy lors du colloque tenu à la PMA (SIPI, porte de Versailles19/3/2000).

Chers Amis,

Sachez à quel point je regrette que d'impérieuses raisons me contraignent ce matin à ne pas me trouver avec vous.

Je voulais vous transmettre les sentiments que j'aurais pu développer de vive voix. Les voici.

Plaçons tout d'abord, nous, photographes, reporters, hommes de presse, ces heures passées ensemble sous le signe sanglant d'un bilan sans appel de l'Institut National de la Presse : 97 journalistes ont été tués dans le monde en 1999. En Yougoslavie seulement, 25 sont morts dont 16 lors des bombardements de l'Otan contre l'immeuble de la radio-télévision serbe. Quelle autre profession a donné tant de héros dans le but d'informer le monde ?

 

A l'appel de Perpignan, cette profession, menacée de censure, ou pire, de silence, s'est levée d'un bond. C'était une armée paisible, mobilisée en quelques mots et quelques heures. Le combat continue. Merci de le poursuivre.

Si Madame Guigou a peu, ou pas reculé, on peut constater récemment une tendance à un exercice plus pondéré de la justice. En effet, si nous prenons l'exemple des images publiées dans Match d'une photo de l'accident du Pic de Bure, les 2 frères de deux des victimes avaient porté plainte, expliquant avoir été victimes de violences du fait du choc procuré par la vision de cette image. Réponse du Tribunal Correctionnel de paris qui me poursuivait en tant que Directeur de la Publication : "Le délit de violence ne peut pas être utilisé pour punir la publication d'une photo qui n'était pas destinée à blesser les familles mais à présenter à un large public un cliché jugé particulièrement spectaculaire". Le Tribunal a suivi ces arguments développés par le Parquet à l'audience du 9 février, qui expliquait que "la violence n'était punissable que lorsqu'elle était commise intentionnellement, dans le but d'atteindre une victime déterminée" . Le tribunal note que "le comportement de Monsieur Thérond relève d'un débat d'ordre éthique sur les pratiques du photojournalisme". Je me réjouis que la justice renvoie la balle dans notre camp. Nous nous employons, non pas à réglementer, mais à mettre en forme les exigences de notre métier. Le groupe Hachette-Filipacchi Médias a rédigé une charte de déontologie de ses journalistes qu'ils amendent selon leurs souhaits et à laquelle ils donnent leur adhésion. Elle est longue de 10 pages. En voici le préambule. Notre présente charte s'engage :

- à garantir cette liberté fondamentale qu'est la liberté de la presse.

- à combattre les pressions, les menaces et les restrictions, quelles que soient leurs origines, qui tendent à limiter la recherche et la libre diffusion des informations

- à défendre les principes de la liberté du journalisme contre l'arbitraire des décisions judiciaires, la rigidité de l'interprétation des lois, les dérives judiciaires ou policières.

Nous avons donc, pour notre part, décidé de créer notre propre charte. Il en existe déjà dans certaines publications françaises. Ces engagements et ces positions de principe devraient être suivis par l'ensemble des éditeurs et de leurs journalistes.

Les recommandations européennes – notamment l'article 10 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme sur la liberté d'expression – doivent nous servir de bouclier contre certaines dispositions hexagonales qui ont bafoué, par exemple, le principe de "la protection des sources". Ce dernier est considéré par les juges européens comme "l'une des pierres angulaires de la liberté de la presse". L'Europe des Quinze rappelle à l'ordre nos propres gouvernants.

Nos tribunaux commencent, semble-t-il, à comprendre à quels abus ils se trouvent confrontés : plaignants qui feignent d'être victimes dans le but d'obtenir des dédommagements immérités.

Pardonnez-moi d'être ici sorti du périmètre qu'impose ce débat qui met le projecteur, à très juste titre, sur le droit à l'image. Mais il s'agit bien de la même lutte : le citoyen veut, et doit être informé. Clairement, honnêtement, par l'image et le texte. Notre devoir est d'être à son service.

R.T.