Photographie.com invite quatre photographes à parler de leur vie de 'l'après loi Guigou'.

Paris/Sentier, le 24 février 2000.
Propos recueillis par Valérie-Anne Le Meur

Vincent Migeat (photographe sélectionné pour la Bourse du Talent et iconographe pour Le Nouvel Observateur)

Olivier Culmann (membre du collectif Tendance Floue)

Jürgen Nefzger (lauréat Bourse du Talent 1999)

Wilfrid Estève (membre de l'Oeil Public)




Olivier Culmann protège son 'droit à l'image' grâce à son petit Minox.

La pression sur l'iconographie

Vincent Migeat indique que pour la presse, " il y a une modification concrète des manières de procéder ". Ainsi, l’illustration tend à remplacer la photographie pour ne pas heurter la sensibilité de quiconque, dès qu’un sujet devient trop sensible. En tant qu’iconographe, il préfère souvent maintenant mettre un dessin, plutôt que de mettre une illustration " bateau ".


Comme exemple, on peut prendre le numéro duLe Nouvel Observateur du 10 au 16/02 2000 où, pour illustrer un article sur la violence à l’école, il a choisi de mettre un dessin au milieu de la double page, plutôt que de mettre deux gamins dans une cour d’école, et risquer ainsi de se le voir reprocher par les parents, professeurs, ou autres proches relations des enfants.

Le problème des autorisations

Nous arrivons aujourd’hui parfois à des situations vraiment ridicules : Olivier Culmann et Vincent Migeat citent le cas de la photographie de deux jeunes femmes enceintes parue dans le Le Nouvel Observateur du 24 au 30 juin 1999. Le photographe, Meyer (de Tendance Floue), avait pris quelques photographies d’une de ses meilleures amies alors enceinte en compagnie d’une amie à elle dans la même situation.

Pensant ne se heurter à aucune réticence, Le Nouvel Observateur a publié l’une des photos de la série.

Suite à cela, l’une des deux femmes a reproché au magazine et donc aussi au photographe d’avoir publié une photo la représentant dans ce qu’elle disait être son intimité, sans son consentement préalable. Après discussion, l’affaire a été réglée à l'amiable…sans aller jusqu’à une action en justice.

Par mesure de sécurité, les iconographes vérifient toujours auprès du photographe ou de son agence, qu’il a effectivement les droits de la personne photographiée pour diffuser son image, avant de la publier dans un magazine.

Il est pourtant très souvent difficile de faire signer des décharges sur le terrain.

Ainsi, pour le cas de l’attentat du Métro St-Michel, le photographe Karim Daher (de l’agence Gamma) avait pris le portrait d’une jeune femme sortant du métro. Toute l’attention du lecteur était portée sur son regard, derrière les pompiers. Le Nouvel Observateur a pris le parti de publier cette photographie en une de son numéro, plutôt qu’une photo montrant des victimes avec des plaies saignantes…

Naturellement, au moment de la prise de vue, il aurait été malvenu de la part du photographe d’ajouter à la douleur de la victime une autre tension, en lui demandant une signature autorisant la publication de son image. Suite à la parution du numéro dans les kiosques, la femme a attaqué le magazine en justice. L’affaire est passée devant les juges, et finalement, elle a été déboutée.

Sur le droit des volcans et des batiments

A ce sujet, Jürgen Nefzger s’intéresse à une question plus propre à son travail. À savoir, si les photos ne représentant pas de personnages demandaient elles aussi autant de précaution, et d’attention préalable à la publication. Pour Vincent Migeat, il va de soi qu’une photo montrant clairement un individu risque de poser beaucoup plus de problème qu’une photo d’architecture.Il existe cependant là aussi des cas où des poursuites juridiques ont été entraînées.

Il y a par exemple ce cas des propriétaires de volcans en Auvergne qui ont intenté une action en justice contre Volvic qui avait centré sa campagne de publicité sur ce sujet.

Même pour les sujets " marronniers " sur l’immobilier, réalisés par les magazines, des architectes réclament de l’argent à ces derniers ayant publié des photographies représentant certaines de leur construction, ne serait-ce que des maisons de simples particuliers, ou alors des architectes plus renommés comme M.Perrault ayant réalisé la Bibliothèque Nationale. Ce dernier s’oppose à toute personne ou tout organisme exploitant l’image de la BN sans son consentement.

Dominique Perrault par Serge Cohen (Prix de la presse catégorie portrait Photokina 1998 Serge Cohen/Photographie.com).

Le droit à l'image

Pour Vincent Migeat, " ce droit influence le comportement des photographes ", parce qu’ils se heurtent désormais à des gens de plus en plus sensibilisés à cette question du droit à l’image, et qui donc ne vont pas comprendre l’action du photographe.

Selon lui, " les gens ont encore inconsciemment le sentiment qu’on leur vole quelque chose de fort, d’intime, lorsqu’on les prend en photo ".

Wilfrid Estève explique cela par le fait que " souvent les gens ne s'assument pas ". Ils n’acceptent pas l’image que l’on renvoie d’eux. Ainsi, le monde ne veut plus se voir, ni dans sa beauté, ni dans ses drames "

Olivier Culmann regrette qu’à Perpignan, ce soit quelqu’un comme Roger Thérond qui ait lancé " l’Appel de Perpignan ". Car selon lui, ce sont des personnes comme lui, en mettant des légendes parfois absurdes pour accompagner les photographies, qui ont poussé le public vers cet état d ‘esprit. Il s’est fait de l’argent en demandant aux photographes de presse people d’aller toujours plus loin. Et donc, forcément, le public retient l’image de ces photographes paparazzis qui 'se font de l’argent sur le dos des gens dans la rue', et non pas les démarches authentiques d’autres photographes plus sincères. Cela donne une mauvaise réputation à la profession de photographe.

Jürgen Nefzger , Olivier Culmann , Wilfrid Estève , et Vincent Migeat

Pour Wilfrid, la situation a vraiment changé. Lorsque avant, il partait avec son appareil photo dans le métro, il n’avait aucun problème. Aujourd’hui, les gens n’accepteraient pas de se laisser prendre en photo sans qu’on le leur demande. Il existe donc réellement des photographies qui aujourd’hui ne peuvent plus être prises. Il cite le cas des journaux, tel qu’Afrique Magazine qui commencent aussi à avoir des problèmes de bandes organisées. Il se créent en Afrique des agences ou cabinets d'avocats, chargées d’identifier les personnes photographiées et publiées ensuite dans des journaux français, afin de leur proposer d’attaquer le journal français en vue d’obtenir des " dédommagements ". Ces cabinets /agences, se financent en prenant un pourcentage sur la somme obtenue par la dite " victime " du photographe. 

Vincent Migeat estime que " ça devient la folie, à l’américaine. Mais c’est souvent la faute des journaux aussi, qui de plus en plus acceptent de donner une somme d’argent à des plaignants, un peu trop systématiquement, plutôt que de voir le journal traîné en justice et défendre le droit de l'information. "

La photographie victime du mythe du photoréalisme alibi des médias

Olivier Culmann rappelle que ce changement de comportement du public précède nettement la loi Guigou  " …Dans les années 50, un photographe était quelqu’un de bien vu, un type sympa, alors qu’aujourd’hui, le photographe est malvenu. On se fait aujourd'hui traiter systématiquement de paparazzi. Le public ne sait donc plus considérer justement le photographe. Il a une vision faussée de son travail. La photographie est une illustration d’une réalité et non pas la réalité, contrairement à ce que les gens tendent à penser depuis les années 50. "

De plus, rajoute Wilfrid, " avec l’avènement des grosses agences, la photographie est devenue du consommable. Avant, des journalistes dirigeaient les organes de presse, maintenant ce sont des gestionnaires, qui n’ont plus du tout la même idée de la photo."

Toutefois, des magazines comme Géo essaient d’accorder une place importante à la photographie. Son rédacteur en chef, Jean-Luc Marty, cherche à défendre la photographie, en y accordant 1/3 du magazine à la photographie d’auteur. Pourtant, même dans son magazine nous assistons à des incohérences qui vont à l’encontre du travail du photographe. On peut citer ici en exemple, le cas de l’article sur les photos d’école de différents coins du monde, faites par deux photographes de Tendance Floue. Ces photographies sont accompagnées de légendes qui ne sont pas du tout dans le même esprit que celui des deux reporters. (cf Géo de septembre 1999).

Le travail du photoreporter de " l'après Loi Guigou "

Wilfrid Estève : " On utilise de plus en plus d’acteurs pour créer des mises en scène. Presque toutes les unes d’hebdo sont actuellement faites en studio. " Il y a donc moins de place pour le travail du reporter. Cependant, il existe toujours. " Il reste encore de la place pour une démarche journalistique. Lorsque j’ai décidé de partir en Bosnie, j’ai eu du mal à trouver un support qui me propose une commande. Mais lorsque je suis revenu avec mon travail, je n’ai eu aucun problème pour vendre mon reportage, parce que je proposais quelque chose de différent de ce que les agences pouvaient offrir avec leurs photographes comme ceux de l’AFP par exemple. 

Si tu as une bonne histoire, elle va t’ouvrir la porte de toutes les rédactions. 

Quand on travaille pour une agence de presse, on te dit tu vas aller photographier ça et ça. Je n’ai pas pu rester en agence de presse à travailler dans de telles conditions, je suis parti à L’œil public . Dans une agence, on pense pour toi ; tu n’es plus un journaliste, c’est très réducteur, tu deviens un technicien. "

Toujours selon lui, " plus tu es culotté, plus tu essaies de faire passer un grand message, sincère, moins on vient te le reprocher derrière. Les gens s’arrêtent sur des petits trucs, des petits messages.

J’ai réalisé un reportage sur des personnes expulsées sur le motif de non-présentation de papiers. Je les ai pris à la sortie du centre de rétention à Paris, ainsi que dans le train. Ils ont pris un bateau pour Alger, dans lequel je suis aussi monté, à titre de simple passager. Je n’ai eu aucun problème à le montrer, à publier mon travail (Le Monde, Libération, Canal Plus), mais aujourd’hui ce n’est plus possible. L’Etat ne permet plus qu’on montre cette réalité des faits. Les personnes photographiées quant à elles n’ont pas posé de problèmes ; elles avaient confiance en la sincérité de mon reportage. "

Je ne demande plus d’autorisation systématique, sinon, on en arrive à faire un travail purement administratif

Olivier Culmann observe une nette différence dans son travail. " Quand je travaillais en agence, chez REA, je demandais systématiquement des autorisations à tout le monde, avant de faire des photographies; même pour une photo de classe, pour savoir quels enfants je pouvais photographier ou pas. Maintenant je ne le fais plus, je ne demande plus d’autorisation systématique, sinon, si l’on rentre dans ce jeu, on en arrive à faire un travail purement administratif. "

Il en est de même pour Wilfrid Estève : " je me refuse à faire signer des autorisations. Quand je vais sur le terrain, j’explique ma démarche, je parle avec les gens. Il y a une sorte de contrat moral. Je préfère prendre le risque, que de faire signer des autorisations tout le temps pendant mes journées de reportage ; c’est impossible. Ou alors, je change de métier, ou encore je prend un assistant. Ca manque trop de spontanéité.

Il y a deux ans, pour faire des photos dans le métro et aux Galeries Lafayette, j’ai du me bagarrer pendant une semaine avec les administrations, les bureaux de presse, avant d’avoir une autorisation. Maintenant je ne demande plus et j’y vais directement. Si l’on veut suivre les règles, les procédures, en France, ça devient trop difficile. "

Jürgen Nefzger estime qu’ " il s’est créé un deuxième monde ", en France, il est plus difficile de faire et surtout de montrer certaines photographies, que dans certains pays sous dictature. Il m’est plus facile de faire des photographies en Allemagne. Quand je fais des photos en France, ne serait-ce que dans un jardin, il faut que je demande d’abord l’autorisation à la ville.

en France, il est plus difficile de faire et surtout de montrer certaines photographies, que dans certains pays sous dictature

Reportage de Wilfrid Estève publié dans Le Monde

Jürgen Nefzger : Dès que je sors mon trépied sur le trottoir, des policiers viennent me voir. Ils ne semblent pas au courant qu’il est maintenant autorisé de faire des photos dans la rue, et ils m’interpellent. Psychologiquement, ça nuit beaucoup à mon travail. "

" Si on pousse la logique de ce droit à l’extrême, alors on peut se demander, ce que l’on a encore le droit de photographier, ce qu’on peut représenter encore visuellement par l’image. C’est un fait très étrange de se trouver dans un pays qui en même temps accorde une notion d’artiste, un statut de créateur d’images, d’auteur —puisque lorsqu’on se fait payer c’est à titre de droit d’auteur, et pourtant, d’un autre côté, on nous reproche de représenter certaines choses, certaines personnes. "

" Nous vivons dans un monde de confusion, entre réalité et image. Récemment, je me suis vu interdire la publication d’une photographie représentant une maison, parce que son propriétaire, un particulier, qui avait été d’accord pour que j’en fasse des photographies, ne m’a pas autorisé ensuite à utiliser une de ses représentations pour la publication.  Il réclamait de l’argent pour cela. "

Le devoir du photographe

Le photographe est responsable de fournir l’information au public. Il doit donc faire les photos, c’est son devoir, en dépit des conséquences psychologiques et juridiques pour être le témoin de son époque.

Mais que devient l’intérêt du reporter à faire des photographies si c’est pour qu’elles restent en boîte et qu ‘elles ne soient pas publiées ?

Le reporter donne une idée de la réalité. Lorsque les photographes montrent des personnes menottées, ça peut être pour dénoncer certains abus des policiers et non pas spécialement pour montrer l’accusé. La loi tendrait donc ici, à vouloir nous cacher cette réalité abusive, allant vers une protection des forces de l’ordre.

En sélectionnant les sujets que l’on a le droit de montrer, l’Etat choisi de montrer les atrocités qui se passent à l’étranger et pas celles qui se passent chez nous, comme si chez nous cela n’existait pas.


Jürgen Nefzger défend son droit au regard. " j’estime que j’ai le droit au regard, le droit de poser mon regard sur quelque chose qui me semble intéressant. Si l’on ne le fait pas, on arrive dans un système totalitaire, où l’on n’a plus le droit de faire des photographies librement. À l’image des grandes multinationales comme Disney qui gèrent très bien leur droit à l’image, et où l’on n’a plus le droit de faire des photographies. C’est affolant. "

Si Olivier Culmann s’estime responsable de ce qu’il fait, de ce qu’il photographie, il ne se sent pas pour autant investi d’une mission de témoigner. Il veut simplement pouvoir montrer ce qu’il a choisi de photographier.

Nous pouvons nous demander ce qu’auraient fait aujourd’hui nos grands photo reporters d’hier, comme Henri Cartier-Bresson…?" Ils auraient fait de la vidéo. " répond Vincent Migeat.  " Pour faire du journalisme aujourd’hui, je ferais plutôt de la vidéo ".

Quel droit à l'image pour ces poulets ? (photo Olivier Culmann pour Don Quichotte nouvelle série n°1)